XVI. Vers 1820

Denise, ton mari, notre vieux pedagogue,

Se promene; il s’en va troubler la fraiche eglogue

Du bel adolescent Avril dans la foret;

Tout tremble et tout devient pedant, des qu’il parait:

L’ane bougonne un theme au b?uf son camarade;

Le vent fait sa tartine, et l’arbre sa tirade;

L’eglantier verdissant, doux garcon qui grandit,

Declame le recit de Theramene, et dit:

Son front large est arme de cornes menacantes.

Denise, cependant, tu reves et tu chantes,

A l’age ou l’innocence ouvre sa vague fleur;

Et, d’un ?il ignorant, sans joie et sans douleur,

Sans crainte et sans desir, tu vois, a l’heure ou rentre

L’etudiant en classe et le docteur dans l’antre,

Venir a toi, montant ensemble l’escalier,

L’ennui, maitre d’ecole, et l’amour, ecolier.

XVII. A M. Froment Meurice

Nous sommes freres: la fleur

Par deux arts peut etre faite.

Le poete est ciseleur;

Le ciseleur est poete.

Poetes ou ciseleurs,

Par nous l’esprit se revele.

Nous rendons les bons meilleurs,

Tu rends la beaute plus belle.

Sur son bras ou sur son cou,

Tu fais de tes reveries,

Statuaire du bijou,

Des palais de pierreries!

Ne dis pas: «Mon art n’est rien…»

Sors de la route tracee,

Ouvrier magicien,

Et mele a l’or la pensee!

Tous les penseurs, sans chercher

Qui finit ou qui commence,

Sculptent le meme rocher:

Ce rocher, c’est l’art immense.

Michel-Ange, grand vieillard,

En larges blocs qu’il nous jette,

Le fait jaillir au hasard;

Benvenuto nous l’emiette.

Et, devant l’art infini,

Dont jamais la loi ne change,

La miette de Cellini

Vaut le bloc de Michel-Ange

Tout est grand; sombre ou vermeil,

Tout feu qui brille est une ame.

L’etoile vaut le soleil;

L’etincelle vaut la flamme.

Paris, octobre 1841.

XVIII. Les oiseaux

Je revais dans un grand cimetiere desert;

De mon ame et des morts j’ecoutais le concert,

Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe.

Dieu veut que ce qui nait sorte de ce qui tombe.

Et l’ombre m’emplissait.

Autour de moi, nombreux,

Gais, sans avoir souci de mon front tenebreux,

Dans ce champ, lit fatal de la sieste derniere,

Des moineaux francs faisaient l’ecole buissonniere.

C’etait l’eternite que taquine l’instant.

Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,

Egratignant la mort de leurs griffes pointues,

Lissant leur bec au nez lugubre des statues,

Becquetant les tombeaux, ces grains mysterieux.

Je pris ces tapageurs ailes au serieux;

Je criai: – Paix aux morts! vous etes des harpies.

– Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.

– Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clement.

Ils s’enfuirent; j’etais le plus fort. Seulement,

Un d’eux resta derriere, et, pour toute musique,

Dressa la queue, et dit: – Quel est ce vieux classique?

Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugreant,

Criant, et regardant de travers le geant,

Un houx noir qui songeait pres d’une tombe, un sage,

M’arreta brusquement par la manche au passage,

Et me dit: – Ces oiseaux sont dans leur fonction.

Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.

Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetiere.

Homme, ils sont la gaite de la nature entiere;

Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarte

A l’astre, son sourire au matin enchante;

Partout ou rit un sage, ils lui prennent sa joie,

Et nous l’apportent; l’ombre en les voyant flamboie;

Ils emplissent leurs becs des cris des ecoliers;

A travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers,

Ils vont pillant la joie en l’univers immense.

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