Ils ont cette raison qui te semble demence.
Ils ont pitie de nous qui loin d’eux languissons;
Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons,
D’eglogues, de baisers, de tous les commerages
Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
Ils accourent, joyeux, charmants, legers, bruyants,
Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;
Et viennent, des palais, des bois, de la chaumiere,
Vider dans notre nuit toute cette lumiere!
Quand mai nous les ramene, o songeur, nous disons:
«Les voila!» tout s’emeut, pierres, tertres, gazons;
Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase;
Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;
Ils confessent les ifs, devenus babillards;
Ils jasent de la vie avec les corbillards;
Des linceuls trop pompeux ils decrochent l’agrafe;
Ils se moquent du marbre; ils savent l’orthographe;
Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
Devant qui le mensonge etale sa laideur,
Et ne se gene pas, me traitant comme un hote,
Je trouve juste, ami, qu’en lisant a voix haute
L’epitaphe ou le mort est toujours bon et beau,
Ils fassent eclater de rire le tombeau.
Paris, mai 1835.
XIX. Vieille chanson du jeune temps
Je ne songeais pas a Rose;
Rose au bois vint avec moi;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.
J’etais froid comme les marbres;
Je marchais a pas distraits;
Je parlais des fleurs, des arbres;
Son ?il semblait dire: «Apres?»
La rosee offrait ses perles,
Le taillis ses parasols;
J’allais; j’ecoutais les merles,
Et Rose les rossignols.
Moi, seize ans, et l’air morose;
Elle, vingt; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose,
Et les merles me sifflaient.
Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mure aux branches;
Je ne vis pas son bras blanc.
Une eau courait, fraiche et creuse
Sur les mousses de velours;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.
Rose defit sa chaussure,
Et mit, d’un air ingenu,
Son petit pied dans l’eau pure;
Je ne vis pas son pied nu.
Je ne savais que lui dire;
Je la suivais dans le bois,
La voyant parfois sourire
Et soupirer quelquefois.
Je ne vis qu’elle etait belle
Qu’en sortant des grands bois sourds.
«Soit; n’y pensons plus!» dit-elle.
Depuis, j’y pense toujours.
Paris, juin 1831.
XX. A un poete aveugle
Merci, poete! – au seuil de mes lares pieux,
Comme un hote divin, tu viens et te devoiles;
Et l’aureole d’or de tes vers radieux
Brille autour de mon nom comme un cercle d’etoiles.
Chante! Milton chantait; chante! Homere a chante.
Le poete des sens perce la triste brume;
L’aveugle voit dans l’ombre un monde de clarte.
Quand l’?il du corps s’eteint, l’?il de l’esprit s’allume.
Paris, mai 1842.
XXI .
Elle etait dechaussee, elle etait decoiffee,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;
Moi qui passais par la, je crus voir une fee,
Et je lui dis: Veux-tu t’en venir dans les champs?
Elle me regarda de ce regard supreme
Qui reste a la beaute quand nous en triomphons,
Et je lui dis: Veux-tu, c’est le mois ou l’on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?
Elle essuya ses pieds a l’herbe de la rive;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folatre alors devint pensive.
Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!
Comme l’eau caressait doucement le rivage!
Je vis venir a moi, dans les grands roseaux verts,