dans les babilles. Elles evoquent comment qu’il trepignait du mat de cocagne, Jerome ! Avec quelle maestria il leur jouait l’introduction de la Flute enchantee ! Et comment qu’il s’y prenait avec la gourmande pour leur humidifier la cressonniere ! Demandez tous les details ! De quoi filer le gourdin a douze academiciens ! Outre les lettres, y a du fric : des dollars et des francs suisses… Il avait un faible pour les monnaies fortes. Du jonc aussi : quelques louis, des bijoux d’homme… Visiblement, le vol n’etait pas le mobile du meurtre. Ceux qui lui ont noue la cravetouze ne se souciaient pas de son artiche. Quand mon exploration est achevee, je ne suis pas plus avance. Je me tiens alors le raisonnement suivant : tous les secretaires ont leur tiroir secret. Ca fait partie de la grande tradition de l’ameublement. Sous Louis XV, ils en raffolaient, les ebenistes, des cachettes vicieuses.

Moi, j’adore decouvrir ces planques astucieuses. Je vais vadrouiller aux Puces, certains dimanches, uniquement pour jouer a « deniche-tiroir ». Je fais mine de m’interesser a un secretaire, mais en realite, seul son compartiment secret me preoccupe. Et toujours je finis par mettre le doigt dessus. Ou alors c’est que le meuble n’a pas de systeme. Tous les tiroirs etant retires, je prends du recul pour considerer le secretaire de Laurenzi dans son ensemble. Les planques sont toujours de deux sortes. Ou bien il s’agit d’un double-fond, ou bien d’un alveole pratique dans l’epaisseur d’un montant. En l’occurrence, je pencherais plutot pour la premiere solution.

Je mate chacun des tiroirs et je constate que l’un d’eux est plus etroit que les autres. Je brule, mes loutes, je brule ! Effectivement, un sondage applique me permet de liberer un double-fond coulissant. Vachement diabolique, le tiroir secret de ce secretaire. En effet, il compose l’intervalle entre deux tiroirs, vous pigez ? Si vous ne pigez pas, ca n’a du reste aucune importance, et vous pourrez tout de meme suivre les peripeties ci-dessous sans choper de meningite.

Dans le compartiment que je viens de liberer, je trouve un truc hautement inattendu : un album de photographies. Il est relie cuir et orne d’un fermoir a cle. La cle est absente, mais s’en passer est pour votre San-Antonio cheri un jeu d’enfant… Juste comme j’ouvre enfin l’album, le Gros se rabat dans ma contree a une allure mach 2.

— Viens vite, San-A. ! On a retrouve la memee…

— Morte ?

— Non, saucissonnee dans la cave !

L’album de photos sous le bras, je cavale sur les talons berureens. Le sous-sol est badigeonne a la chaux. Tout est propre, bien balaye. Dans la chaufferie, allongee pres de la chaudiere a mazout, j’avise une grosse vieille dame en pleurs. Finfin lui masse les chevilles.

— Je ne pourrai jamais plus marcher ! dit la vieille. Jamais, je suis trop ankylosee. Je ne sens plus mes jambes !

Le magicien Berurier lui tend une bouteille de cognac deux etoiles (le proprietaire recoltant est gaulliste). On se demande de qui il tient ce don, Beru. Il a l’art de degauchir la bouteille salvatrice au moment precis ou il la faut. Vous le larguez dans une maison inconnue de lui. Le temps de compter jusqu’a dix et vous le retrouvez avec un flacon a la main.

— Buvez un coup de gnole, grand-mere, ca vous rechargera la batterie.

Elle avale une lampee d’alcool, suffoque un peu et reprend des couleurs. On lui pose une question totale, et elle y repond totalement. Ca s’est passe la veille. Dans l’apres-midi. Elle etait dans sa cuisine. Elle a entendu un bruit. Elle s’est retournee. Une femme se tenait derriere elle. Toute vetue de noir, comme une souris d’hotel. Elle avait un bonnet de laine noire enfonce jusqu’aux sourcils et portait un loup de velours noir. Elle tenait un revolver a la main. Elle a ordonne a la cuisiniere de la suivre et l’a conduite a la cave. Une seconde femme s’y trouvait deja, pareillement habillee et masquee de noir. Elles ont ligote la memee, puis l’ont abandonnee. C’est tout ce que la pauvre dame peut dire. Voila vingt-quatre heures qu’elle moisit dans son derriere-de-basse-fosse[10]. Elle est aux limites de ses forces (on plus exactement de ses faiblesses).

— On n’a pas fait de mal a Jeje, au moins ? demande-t-elle au camarade Finfin.

Le ci-devant faux-mornifleur detourne la tete. La vieille pressent un desastre et se met a glapir. Je fais signe au Gros de me suivre.

— Alors, que dis-tu de ca, heritier cocardier ? lui demande-je apres que nous eumes gravi quelques degres.

— Les gonzesses en noir d’hier apres-midi, ca serait-y pas les gonzesses en blanc d’hier soir ? suggere le Mammouth.

— C’est ce a quoi je pense, Gros.

Je m’installe dans un canape da hall afin de feuilleter l’album de photos. Il est d’un genre particulier puisqu’il ne recele que des photos de demoiselles toutes plus sexy les unes que les autres. Superbe echantillonnage, les gamins ! De quoi rire et s’amuser a l’hotel « des Deux-Hemispheres et du Pou-Nerveux reunis ».

Il y a deux photos par page. Sous chacune d’elles est collee une notice biographique tapee a la machine, avec, en rouge, les signes particuliers de l’interessee. C’est en fait un catalogue que cet album. Un catalogue semblable a celui d’une agence theatrale par exemple. A cela pres que les notices, au lieu de citer les ?uvres primitivement interpretees par ces dames, ne font etat que de leurs prouesses amoureuses. C’est allechant, ce repertoire. C’est a lecher ! Il pulverise le catalogue de la Redoute et celui de la Manu Francaise d’Armes et Cycles de Sainte-Etiennette qui enchanta mon enfance. L’ai-je assez feuillete, le gros bouquin de la « Manu ». Je connaissais par c?ur ses pages de couleur… La chasse et le cycle en blanc, le camping en jaune, les outils en violet… Une boite a reves ! La magie a l’etat pur ! Le monde resume en quatre cents pages ! Avec la description, les prix… Chaque annee, Felicie me commandait quelque chose… Une fois, je me souviens, un necessaire a decouper le contreplaque. Y avait la scie, la vrille, des rapes. Et des modeles a coller sur le contreplaque. J’ai fabrique un porte-cigares. Il ressemblait pas a grand-chose, et des parcelles du patron subsistaient sous le vernis charge de donner a mon chef-d’?uvre informe l’eclat du neuf. Ce porte-cigares, je le revois… Tarabiscote, branlant, pompeux, hardi, rigoureusement inutilisable. Un edifice costaud comme un chateau de cartes dont les petits clous destines a renforcer l’assemblage depassaient de partout, le transformant en herisson ! Fallait gaffer par ou le cramponner. Il etait perfide a manipuler ! Et ses alveoles enormes ne pouvaient guere heberger que de formidables londres du genre fusee Mercury. Pendant des jours je l’ai admire. J’arrivais pas a piger ce miracle en contreplaque. Je me demandais dans mon trefonds pourquoi j’avais execute un porte-cigares alors que tant d’autres objets plus utilitaires s’offraient dans la gamme des trucs a realiser.

Il me troublait vachement, avec ses moulures ebrechees, ses pieds en volutes qui boitaient bas, ses enormes trous avides qui restaient a vide. Et puis a la fin, a force de contempler cette chose trop vernissee et qui demeurerait poisseuse pour toujours, une espece d’inquietude m’a pris. J’ai pige que j’avais enfante un monstre ; quelque chose d’affreusement etranger a tout ce qui etait moi. J’avais produit un truc qui ne me concernait pas. Je m’etais consacre a une tache louche que mes doigts avaient ignoree. Ca devenait inquietant d’y penser. Il tronait sur la cheminee de la salle a manger, entre la Diane chasseresse de la pendule et une coupe d’opaline. La glace contre laquelle il s’appuyait le multipliait par deux. C’etait de la provocation ! Ca me doublait l’angoisse !

— Tu ne fabriques pas autre chose, mon cheri ? s’inquietait Felicie.

Non, je ne pouvais plus fabriquer autre chose. Je n’allais pas engendrer des horreurs, brusquement ! Je n’allais pas forcer ma nature antibricoleuse pour produire ces machins pas croyables !

— Tu n’as pas de suite dans les idees, soupirait ma brave femme de mere !

Elle avait surement raison, intrinsequement. Mais dans ce cas, valait mieux ne pas en avoir, de suite dans les idees. C’etait trop grave ! Trop agressif ! Trop deprimant. Vers quelle faillite j’aurais galope en m’obstinant ?

Mon necessaire, je l’ai toujours, a la cave… La scie est rouillee. Lorsque mes yeux tombent dessus, je frissonne, c’est plus fort que moi. Quant au porte-cigares, je l’ai donne un jour, y a tres longtemps, a M. le cure qui chiquait l’admiration, le vieux tartufe. Il passait pour le denier du culte, il a pas ose refuser. Je suppose qu’il a du le virguler dans la premiere poubelle venue en s’en allant. Felicie pleurait sur mon « sacrifice ». Moi aussi, je pleurais… Je sais plus pourquoi au juste, mais ca ne fait rien. Mes plus belles larmes, je les ai toujours versees en ignorant pour qui ou pour quoi !

Mais je digresse. Peut-etre que ca vous fait tartir, non, de me voir foutre le camp brusquement dans la tartine revasseuse ? Vous vous demandez ce qui lui arrive, a votre San-A., de planquer l’action au beau milieu et de s’asseoir sur son pliant, comme un pecheur a la ligne, a regarder couler le fil du temps alors que des peripeties

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