Le juge Fang agrippa la lisse a deux mains et baissa la tete. Il etait tout pres de l’etat de choc. Il serait parfaitement suicidaire de prendre au mot le docteur. L’idee d’assumer personnellement la responsabilite d’une telle charge d’ames etait deja en soi terrifiante. Mais imaginer quel pourrait etre le sort de toutes ces petites filles, une fois livrees a la bureaucratie corrompue de la Republique cotiere…
Le Dr X poursuivit : « Je ne doute pas que vous trouverez un moyen de vous en occuper. Comme vous l’avez demontre dans l’affaire de la gamine au livre, vous etes un magistrat trop avise pour meconnaitre l’importance d’une education convenable pour les petits enfants. Nul doute que vous saurez manifester a l’egard de chacun de ces deux cent cinquante mille nourrissons la meme sollicitude que pour cette petite barbare. »
Le juge Fang se redressa, pivota, reintegra la cabine. Il s’adressa au garcon : « Sortez et refermez la porte derriere vous. »
Des qu’ils furent seuls, le juge se tourna vers le Dr X, s’agenouilla devant lui, baissa la tete et se frappa le front contre le sol a trois reprises.
« Monsieur le juge, je vous en prie ! s’exclama le Dr X. Ce serait a moi de vous honorer de la sorte.
— Depuis un certain temps deja, j’envisageais une reconversion », dit le juge Fang en se redressant. Il s’interrompit pour reflechir avant de poursuivre. Mais le Dr X ne lui avait laisse aucune echappatoire. Cela ne lui aurait guere ressemble de tendre un piege d’ou l’on puisse s’echapper.
« En verite, ma carriere me satisfait, en revanche, mon affiliation tribale beaucoup moins. J’ai fini par etre degoute des m?urs de la Republique cotiere, et je suis parvenu a la conclusion que ma veritable place se trouvait dans le giron du Celeste Empire. Je me suis souvent demande si ce dernier avait besoin de magistrats, meme aussi peu qualifies que moi.
— C’est une question que je devrai transmettre a mes superieurs, dit le Dr X. Toutefois, etant donne que, a l’heure actuelle, l’Empire n’a plus le moindre magistrat et, par consequent, ne dispose plus du moindre systeme judiciaire, j’estime qu’on devrait sans trop de mal trouver a employer vos excellentes qualifications.
— Je vois a present pourquoi vous convoitiez a ce point le livre de la petite. Ces jeunes enfants doivent recevoir une education.
— Moins le livre en soi que son concepteur – l’artifex denomme Hackworth, precisa le Dr X. Aussi longtemps que l’ouvrage se trouvait encore dans les Territoires concedes, on pouvait esperer qu’Hackworth finirait par le retrouver – c’est son plus cher desir. Si j’avais pu mettre la main dessus, j’aurais mis un terme a cet espoir, et Hackworth aurait ete oblige de me contacter, soit pour recuperer l’ouvrage, soit pour en compiler un autre exemplaire.
— Vous desirez les services d’Hackworth ?
— Il vaut largement mille ingenieurs de moindre envergure. Et, a cause des difficultes de ces dernieres decennies, le Celeste Empire ne dispose meme pas d’un tel effectif ; tous ont ete attires a l’exterieur par les sirenes des richesses de la Republique cotiere.
— Je contacterai Hackworth des demain, dit le juge Fang. Je l’informai que l’homme connu chez les barbares sous le nom de Dr X a mis la main sur l’exemplaire perdu du livre.
— Parfait, dit le Dr X, je compte avoir bientot de ses nouvelles. »
Hackworth eut encore une fois tout le temps de reviser la logique de la chose alors qu’il patientait dans l’antichambre du
Depuis cette visite fort alarmante de Chang, Hackworth n’avait trop su que faire. Il avait reussi a se foutre dans un beau merdier. Tot ou tard, son crime allait apparaitre au grand jour, et sa famille serait deshonoree, qu’il donne ou non de l’argent a Chang. Meme s’il se debrouillait pour recuperer le Manuel, sa vie etait foutue.
Quand il avait eu vent que le Dr X avait reussi le premier a mettre la main sur l’exemplaire perdu du livre, l’histoire etait passee du sordide au grotesque. Il s’etait pris une journee pour aller faire une longue balade au Conservatoire ecologique royal. De retour chez lui, bronze et agreablement epuise, il se sentait de bien meilleure humeur. Le fait que ce soit le Dr X qui detint le Manuel ameliorait en definitive sa situation.
En echange de l’ouvrage, le docteur exigerait sans doute quelque chose de lui. En l’occurrence, il etait douteux que ce soit un simple pot-de-vin, comme l’avait suggere Chang ; tout l’argent dont disposait Hackworth, ou meme celui qu’il etait susceptible de gagner, etait sans interet pour le Dr X. Il etait bien plus probable que ce dernier rechercherait un avantage quelconque – il pourrait lui demander de concevoir quelque chose, lui proposer un travail de consultant. Hackworth voulait a tel point y croire qu’il avait etaye son hypothese avec quantite de preuves, reelles ou imaginaires, durant la derniere partie de sa promenade. Il etait de notoriete publique que le Celeste Empire accusait un terrible retard dans la course aux armements nanotechnologiques ; que le Dr X n’ait pas hesite a prendre sur son temps precieux pour aller fouiner dans les debris du systeme immunitaire neo- atlanteen en etait la preuve. Les talents d’Hackworth pouvaient se reveler pour eux d’une valeur inestimable.
Si c’etait vrai, alors Hackworth avait une echappatoire. Il accepterait de travailler pour le docteur. En echange, il recupererait le Manuel, ce qu’il desirait plus que tout. Dans la transaction, nul doute que le Dr X trouverait bien le moyen d’eliminer Chang de la liste des preoccupations a venir pour Hackworth ; et son crime resterait a jamais ignore de son phyle.
Victoriens et Confuceens avaient reinvesti cette piece qu’on baptisait au choix hall, entree ou antichambre, ainsi que l’usage ancien de la carte de visite. De ce cote-la, toutes les tribus dotees du niveau technologique suffisant etaient conscientes que les visiteurs devaient etre examines avec soin avant d’etre admis dans le sanctuaire de l’intimite d’un individu, et qu’un tel examen, pratique grace a la diligence de milliers de mites de reconnaissance, prenait malgre tout du temps. Aussi avait-on vu renaitre certaines pratiques de savoir-vivre revolues, et, sur toute la planete, les gens raffines pouvaient comprendre que, lorsqu’ils etaient invites, meme par un ami proche, ils devaient s’attendre a patienter, avec une tasse de the et des magazines, dans une antichambre discretement truffee d’equipements de surveillance.
Un mur entier de l’antichambre du Dr X etait en fait un mediatron. Cine-sequences ou simples images fixes pouvaient s’y afficher numeriquement, comme jadis on collait des posters ou des prospectus. A la longue, et faute d’etre effacees, toutes ces images finissaient par se superposer et composer un collage anime.
Au beau milieu du mur-media du Dr X, en partie dissimule par des clips plus recents, on apercevait un cine-clip aussi repandu en Chine du nord qu’avait pu l’etre le visage de Mao – le jumeau diabolique du Bouddha – au siecle precedent. Hackworth n’avait jamais eu l’occasion de le visionner dans son integralite, mais il en avait si souvent apercu des fragments, que ce soit dans des taxis de Pudong ou sur les murs des Territoires concedes, qu’il le connaissait par c?ur. Les Occidentaux l’appelaient
Le decor montrait la facade d’un palace, parmi l’archipel de
L’allee en fer a cheval donnait sur une penetrante a huit voies – non pas l’autoroute, mais une simple artere de liaison. Un grillage en fil barbele courait le long du separateur central pour empecher les pietons de
