traverser la chaussee. Le revetement, neuf mais deja en piteux etat, etait marque de trainees rouges de la boue descendue des collines de Guangdong devastees par le dernier typhon.
Le trafic diminuait soudain, et la camera effectuait un panoramique pour remonter a contresens du flot de vehicules : plusieurs voies de circulation venaient d’etre bloquees par une armada de cyclistes. Quelques rares taxis ou Mercedes-Benz parvenaient a se frayer un passage en rasant le grillage, leur chauffeur ecrasant l’avertisseur avec rage, au risque de declencher le coussin de securite gonflable. Hackworth ne pouvait entendre le son du klaxon, mais, a la faveur d’un plan rapproche, on pouvait voir un des conducteurs oter sa main du bouton pour se retourner et lancer un geste obscene a la foule de cyclistes.
Puis le chauffeur reconnaissait celui qui pedalait en tete, et il se detournait, livide de terreur, laissant sa main retomber inerte sur ses genoux, comme un poisson mort.
Le meneur, vetu d’un bleu de travail, etait un sexagenaire courtaud aux cheveux blancs, mais qui s’echinait avec vigueur sur un banal velo noir. Il devalait l’avenue a une vitesse confondante pour s’engager dans la voie d’acces a l’hotel. Une embolie de bicyclettes se formait sur la chaussee devant le goulot d’etranglement de l’allee. Venait alors un autre morceau de bravoure : le chef receptionniste contournait son comptoir pour se porter au- devant du cycliste, lui faisant signe de decamper et l’injuriant en cantonais – jusqu’a ce que, arrive a deux metres de l’intrus, il se rende compte qu’il etait devant Jang Han Hua.
A cette epoque, Jang n’avait pas encore de fonction attitree, etant officiellement a la retraite – ironique vanite que les dirigeants chinois de la fin du XXe et du debut du XXIe siecle avaient probablement empruntee aux pontes americains de la Mafia. Peut-etre estimaient-ils que les titres de fonction etaient indignes de l’homme le plus puissant de la planete. Tous ceux qui avaient pu approcher Jang pretendaient n’avoir alors jamais songe a son pouvoir temporel – les armees, les missiles nucleaires, la police secrete. Tout ce qui leur venait en tete etait le fait que durant la Grande Revolution culturelle, alors qu’il avait dix-huit ans, Jang Han Hua avait entraine sa cellule de Gardes rouges dans un combat a mains nues contre une autre cellule jugee d’une ardeur insuffisante et que, a l’issue de la bataille, Jang s’etait delecte de la chair crue de ses defunts adversaires. Nul ne pouvait se retrouver en face de Jang sans imaginer le sang degoulinant de son menton.
Le chef receptionniste tombe a genoux et se prosterne litteralement. L’air degoute, Jang glisse la pointe de sa sandale sous la clavicule du chasseur et le force a se relever, puis il lui murmure quelques mots avec l’accent villageois de son Fujian natal. Le chasseur n’a qu’a s’aplatir pour regagner le hall ; le mecontentement se lit sur les traits de Jang – la seule chose qui l’interesse est d’etre servi au plus vite. Au cours de la minute suivante, c’est toute la hierarchie de l’hotel, par ordre croissant, qui defile et vient s’humilier devant Jang, lequel les ignore royalement et semble meme a present franchement s’ennuyer.
Personne ne sait au juste si Jang est confucianiste ou maoiste, a ce point de sa vie, mais, pour l’heure, cela ne fait aucune difference : car dans la vision confucianiste de la societe, comme dans l’optique communiste, les paysans representent la classe la plus elevee et les marchands, la plus basse. L’hotel n’est pas pour les paysans.
Finalement, un homme en complet noir fait son apparition, encadre de gardes du corps. Il semble de plus mechante humeur que Jang, s’estimant sans doute la victime de quelque canular impardonnable. C’est un marchand parmi les marchands : la quatorzieme fortune du monde, la troisieme de Chine. Il possede l’essentiel des terrains dans un rayon d’une demi-heure de trajet en voiture autour de cet hotel. En s’engageant dans l’allee, il ne ralentit pas l’allure lorsqu’il reconnait Jang ; il se dirige droit vers lui et lui demande ce qu’il desire, et pourquoi le vieillard a pris la peine de descendre de Beijing pour venir l’importuner dans ses affaires avec cette stupide randonnee a bicyclette.
Jang s’avance simplement pour glisser un mot a l’oreille de l’homme fortune.
L’homme fortune recule d’un pas, comme si Jang venait de le frapper en pleine poitrine. Sa bouche est ouverte, revelant d’impeccables dents blanches, son regard se trouble. Apres quelques instants, il recule encore de deux pas, ce qui lui laisse assez de marge pour la man?uvre suivante : il s’incline, met un genou en terre, puis l’autre, se plie a la taille jusqu’a se retrouver a quatre pattes et pour finir s’aplatit de tout son long sur l’elegant pavage autobloquant. Il colle son visage sur les paves : il se prosterne devant Jang Han Hua.
Une par une, les voix dolbylisees s’eteignirent dans la piece voisine, jusqu’a ce que ne restent que celles du Dr X et d’un autre correspondant, poursuivant un marchandage decousu, entrecoupe, entre deux envolees pepiantes, de longues pauses pour bourrer leur pipe, se verser du the, bref se livrer aux diverses manies en usage dans ces populations quand on veut faire semblant d’ignorer son interlocuteur. La discussion finit par s’etioler au lieu de s’achever dans une culmination de violence comme Hackworth l’avait malicieusement espere en secret, et bientot un jeune domestique ecarta une tenture pour annoncer : « Le docteur X va maintenant vous recevoir. »
Le Dr X etait d’une humeur charmante et magnanime, sans doute destinee a suggerer qu’il n’avait jamais doute du retour d’Hackworth. Il se leva dans un froissement d’etoffe et serra chaleureusement la main de son invite avant de le convier a diner, « tout a cote, dans un endroit extremement discret », s’empressa-t-il d’ajouter sur un ton pompeux.
L’endroit n’avait pas de mal a etre discret, puisqu’il s’agissait d’un de ces confortables salons prives, lies directement a l’une des annexes de l’etablissement du Dr X, de sorte qu’on pouvait y parvenir en parcourant les sinuosites d’un tube de Nanobar gonfle qui se serait aisement etire sur cinq cents metres si on l’avait extrait de Shanghai, transfere dans le Kansas et laisse se derouler a loisir. Louchant derriere les parois translucides alors qu’il accompagnait son hote, Hackworth crut vaguement apercevoir plusieurs dizaines de personnes se livrant a toutes sortes d’activites dans une demi-douzaine de batiments differents, a travers lesquels le Dr X avait apparemment obtenu une servitude de passage. Finalement, le tube les degorgea dans une salle a manger elegamment tapissee et meublee, et que l’on avait equipee d’une porte coulissante automatique. La porte s’ouvrit a l’instant ou ils s’asseyaient et Hackworth faillit basculer a la renverse quand le tube eternua un courant d’air nanofiltre ; radieuse, une serveuse haute d’un metre vingt s’encadra dans la porte, les yeux fermes, legerement penchee en avant pour anticiper le souffle. Dans un impeccable anglais de la vallee de San Fernando elle demanda : « Vous voulez que j’vous dise nos specialites ? »
Le Dr X se donnait bien de la peine pour assurer Hackworth qu’il comprenait sa situation et qu’il compatissait ; a tel point qu’Hackworth en vint a se demander si le Dr X n’etait pas deja au courant de tout. « N’en dites pas plus, l’affaire est reglee », dit finalement le Dr X, coupant Hackworth au beau milieu de son explication, apres quoi Hackworth ne parvint plus a ramener son interlocuteur sur le sujet. C’etait rassurant mais deroutant a la fois, car il ne pouvait eviter l’impression d’avoir en quelque sorte accepte un marche dont il n’avait ni negocie ni meme examine les termes. Mais toute l’attitude du Dr X semblait dire que si vous vous appretiez a signer un pacte faustien avec un des pontes d’une organisation mafieuse de Shanghai aussi ancienne qu’impenetrable, vous ne pouviez mieux tomber que sur un avunculaire Dr X, si genereux qu’il oublierait sans doute toute cette affaire, ou peut-etre rangerait cette faveur au fond d’une boite jaunie dans quelque recoin de son labyrinthe. A l’issue de ce long repas, Hackworth se sentait si rassure qu’il en avait presque entierement oublie le lieutenant Chang et le Manuel.
Jusqu’a ce que la porte coulisse a nouveau pour reveler le lieutenant Chang en personne.
Hackworth eut du mal a le reconnaitre au debut, parce qu’il portait une tenue beaucoup plus traditionnelle que d’habitude : ample pyjama indigo, sandales et calotte de cuir noir qui dissimulait a peu pres soixante-quinze pour cent de son crane noueux. En outre, il avait taille en partie ses favoris. Plus inquietant, il avait passe un fourreau a sa ceinture, et le fourreau contenait une epee.
Il entra dans la piece et s’inclina respectueusement devant le Dr X avant de se tourner pour faire face a Hackworth.
« Lieutenant Chang ? dit Hackworth d’une voix mourante.
— Agent de police Chang, precisa l’intrus, du tribunal d’instance de Shanghai », puis il rajouta les mots chinois qui signifiaient
« J’ignorais que vous etiez de la Republique cotiere.
— J’ai suivi mon maitre dans un nouveau pays, expliqua l’agent Chang. Je dois a mon grand regret vous mettre a present en etat d’arrestation, John Percival Hackworth.
— Sous quel chef d’inculpation ? » dit Hackworth, avec un rire force, comme si tout ceci n’etait qu’une vaste
