blague entre amis proches.
« Au motif qu’en date du… vingt et un… vous avez introduit une propriete intellectuelle volee dans le Celeste Empire… precisement dans le hong du Dr X… et que vous avez utilise cette propriete pour compiler une copie illegale d’un appareil baptise
Il eut ete vain de protester de son innocence. « Mais la raison de ma demarche de ce soir est justement de venir reprendre possession de cet appareil, que se trouve detenir mon hote distingue, ici present, expliqua Hackworth. Vous n’avez tout de meme pas l’intention d’arreter pour recel l’illustre Dr X ? »
L’agent Chang se tourna vers le Dr X, comme s’il attendait sa reponse. Le docteur rajusta sa robe, arbora un sourire radieux, paternel, et repondit : « J’ai le regret de vous annoncer que quelqu’un a sans doute eu la coupable idee de vous induire en erreur. En fait, je n’ai pas la moindre idee de l’endroit ou se trouve le Manuel. »
Les dimensions du piege etaient d’une telle envergure que le malheureux esprit d’Hackworth continuait de valser et de rebondir, impuissant, d’une paroi a l’autre, alors qu’on le trainait devant le juge d’instance, vingt minutes plus tard. La salle d’audience avait ete installee dans un vaste jardin antique, en plein vieux Shanghai. C’etait un grand quadrilatere pave de dalles grises. Un batiment sureleve se dressait a son extremite. L’edifice, dont un cote ouvert donnait sur cette place, etait coiffe d’un toit de tuiles en pagode dont la panne faitiere s’adornait d’une frise de terre cuite representant un couple de dragons affrontes, soutenant de leurs pattes une enorme perle. Comme dans un brouillard, Hackworth comprit qu’il s’agissait en realite de la scene d’un theatre de verdure, ce qui renforcait encore son impression d’etre l’unique spectateur d’une piece complexe redigee et montee a son seul profit. Au centre de la scene, on avait installe une table basse couverte de brocart derriere laquelle etait assis un juge, vetu d’une robe somptueuse et coiffe d’un imposant chapeau decore d’un embleme frappe d’une licorne. Derriere lui, un peu en retrait, se tenait une femme menue, dont les yeux, crut deviner Hackworth, etaient masques par des lunettes phenomenoscopiques. Apres lui avoir indique, sur le pavage gris, l’endroit ou il etait cense s’agenouiller, l’agent Chang monta sur scene pour aller prendre position de l’autre cote par rapport au juge. Plusieurs autres fonctionnaires avaient ete deja installes sur la place, pour l’essentiel le Dr X et des membres de sa suite, repartis en deux lignes paralleles formant un couloir entre Hackworth et le Juge…
Le premier sursaut de terreur d’Hackworth s’etait dissipe. Il etait desormais entre dans une phase de fascination morbide pour l’incroyable horreur de sa situation et le splendide spectacle monte par le Dr X pour la celebrer. Il s’agenouilla sans un mot et attendit, dans un etat d’hebetude et de relaxation totale, telle une grenouille epinglee sur une table de dissection.
On passa aux formalites. Le juge s’appelait Fang et venait manifestement de New York. L’acte d’accusation fut repete, de maniere un peu plus elaboree. La femme avanca d’un pas et presenta la preuve : un enregistrement cine aussitot diffuse sur un mediatron geant qui recouvrait tout le fond de la scene. C’etait un film montrant le suspect, John Percival Hackworth, en train de decouper sur le dessus de sa main un lambeau de peau avant de le donner a (l’innocent) Dr X, lequel (ignorant qu’il avait ete induit a etre complice d’un vol) se chargeait alors d’extraire un teraoctet d’informations sensibles d’une mite en forme de xanthie, et ainsi de suite.
« Il reste juste a prouver que cette information a bel et bien ete volee – bien que cela soit fortement suggere par le comportement du suspect », observa le juge Fang. Pour asseoir cette assertion, l’agent Chang s’avanca et fit le recit de sa visite a l’appartement d’Hackworth.
« Monsieur Hackworth, dit le juge, tenez-vous a contester le fait que ce bien a ete vole ? Dans l’affirmative, nous vous retiendrons ici, le temps de faire parvenir une copie de cette information aux services de police de Sa Majeste ; ceux-ci pourront s’entretenir avec votre employeur afin de decider si vous avez ou non commis un acte delictueux. Y tenez-vous vraiment ?
— Non, monsieur le juge, dit Hackworth.
— Donc, vous ne contestez pas le vol de ce bien, et le fait que vous avez trompe un sujet du Celeste Empire, en le rendant complice de vos actes criminels ?
— Je suis coupable des charges retenues contre moi, monsieur le juge, et je m’en remets a l’indulgence de la cour.
— Fort bien, dit le juge, l’inculpe est coupable. La sentence est de seize coups de baton et dix ans de prison ferme.
— Bonte divine ! » murmura Hackworth. La formule etait inadequate mais ce fut la seule qui lui vint a l’esprit.
« Pour ce qui est des coups de baton, puisque l’accuse a ete motive par sa responsabilite parentale envers sa fille, je sursois a l’execution de quinze sur les seize, a une seule condition…
— Monsieur le juge, je m’efforcerai de m’y soumettre aux conditions que vous jugerez bon de m’imposer, quelles qu’elles puissent etre.
— … que vous fournissiez au Dr X la cle de decryptage des donnees en question, afin que d’autres exemplaires du livre puissent etre distribues a tous les petits enfants qui encombrent nos orphelinats.
— Je le ferai bien volontiers, dit Hackworth, mais il y a des complications.
— J’attends », dit le juge Fang, l’air pas vraiment ravi. Hackworth avait la nette impression que cette histoire de bastonnade et de Manuel n’etait que le prelude a une affaire d’une tout autre envergure, et que le juge voulait simplement en finir au plus vite.
« Afin de me permettre d’evaluer l’etendue de ces complications, poursuivit Hackworth, j’aurai besoin de savoir combien d’exemplaires, en gros, monsieur le juge compte faire fabriquer.
— De l’ordre de plusieurs centaines de milliers. »
— Oui. »
Hackworth fut interloque. Des centaines de milliers d’enfants des deux sexes et de tous ages, cela n’aurait pas ete trop difficile a croire. Des centaines de milliers de petites filles de quatre ans, c’etait une notion difficile a apprehender. Deja qu’avec une seule ce n’etait pas evident… Mais apres tout, c’etait la Chine.
« Le magistrat attend, dit l’agent Chang.
— Je voudrais que monsieur le juge saisisse bien que le Manuel est, pour une large part, un ractif – c’est- a-dire qu’il requiert la participation de racteurs adultes. Alors qu’une ou deux copies supplementaires pourraient passer inapercues, un nombre eleve risquerait de saturer le systeme integre destine au paiement de tels services.
— Alors, une partie de votre responsabilite sera de proceder aux modifications necessaires pour rendre le Manuel conforme a nos exigences – nous pouvons nous dispenser des sections du livre qui dependent fortement de racteurs exterieurs et fournir nos propres racteurs dans les autres cas », dit le juge Fang.
« Ce devrait etre realisable. Je peux fabriquer des ressources de synthese vocale automatique – pas d’aussi bonne qualite mais toutefois exploitables. » C’est a ce moment que John Percival Hackworth, presque sans y penser, et sans vraiment evaluer les ramifications de ce qu’il faisait, concut un stratageme qu’il reussit a glisser sous la couverture radar du juge, du Dr X et de tous les membres de l’assistance, qui s’y entendaient pourtant mieux que quiconque pour les deceler. « Tant que j’y suis, et s’il plait a la cour, ajouta-t-il avec une extreme obsequiosite, je pourrais egalement en modifier le contenu pour qu’il se conforme mieux aux specificites culturelles du lectorat han. Mais cela prendra un certain temps.
— Parfait, dit le juge Fang, tous les coups de baton sauf un sont suspendus, en attendant l’achevement de ces modifications. Quant aux dix annees d’emprisonnement, je suis gene d’avouer que cet arrondissement etant fort petit, il ne dispose pas d’une prison, c’est pourquoi le suspect devra etre elargi des ce soir, une fois achevee la procedure de bastonnade. Mais soyez assure, monsieur Hackworth, que votre sentence sera executee, d’une maniere ou de l’autre. »
La revelation qu’il allait etre rendu a sa famille le soir meme frappa Hackworth comme une grande bouffee de fumee d’opium. L’epreuve du baton se deroula avec efficience et promptitude ; il n’eut guere le temps de s’en inquieter, ce qui aida un peu. La douleur entraina une commotion immediate. Chang dut descendre son corps inerte du chevalet pour le deposer sur un lit de camp, ou il resta de longues minutes etendu, dans un etat semi- comateux. On lui apporta du the – un excellent Keemun aux notes de lavande affirmees.
Sans autre forme de proces, il fut reconduit aux portes de l’Empire du Milieu et jete dans les rues de la
