Republique cotiere, qui ne s’etait jamais trouvee a plus d’un jet de pierre du centre des debats, mais aurait aussi bien pu etre a mille lieues et mille ans de la. Il se dirigea sans tarder vers un matri-compilateur public, marchant le dos courbe, jambes ecartees, a tout petits pas, et il se compila quelques remedes d’urgence – des antalgiques et des hemocules censes aider a ressouder les plaies.
Quant a la seconde partie de la sentence, et a l’eventualite de son execution, il n’y repensa qu’alors qu’il avait deja parcouru en autopatins la moitie de la Chaussee et que le vent de sa course, traversant l’etoffe de son pantalon, irritait douloureusement les zebrures qui lui marquaient les fesses. Cette fois, il etait entoure par un invisible essaim d’aerostats pas plus gros que des guepes qui volaient en formation elliptique dans un doux bourdonnement, prets au moindre pretexte a fondre sur lui dans la nuit.
Ce systeme defensif, qui lui avait paru si formidable lorsqu’il l’avait compile, lui paraissait maintenant pathetique et derisoire. Certes il pouvait intercepter une bande de loubards. Mais Hackworth avait transcende le niveau des delinquants primaires pour atteindre un autre echelon, gouverne par des forces presque entierement dissimulees aux yeux des gens de sa competence, et connues des semblables de John Percival Hackworth seulement dans la mesure ou elles venaient perturber la trajectoire des individus ou des pouvoirs insignifiants qui venaient a croiser sa route. Il n’avait guere d’autre option que de continuer a parcourir l’orbite qu’on lui avait assignee. Cette certitude lui apporta plus d’apaisement que tout ce qu’il avait pu esperer depuis bien des annees et, quand il s’en revint chez lui, il alla embrasser Fiona endormie, soigna ses blessures, toujours grace aux technologies therapeutiques du MC, dissimula ses plaies sous un pyjama et se glissa sous la couette. Attire par la sombre chaleur emanant de Gwendolyn, il s’endormit lourdement sans meme avoir eu le temps de faire une priere.
Ses compagnons, elle les aimait tous les quatre, mais Dinosaure etait devenu son prefere. Elle l’avait trouve un peu effrayant au debut, et puis elle avait fini par comprendre que meme s’il pouvait se montrer un redoutable guerrier, il etait de son cote et l’aimait. Elle adorait lui reclamer des histoires des jours anciens d’avant l’Extinction, et surtout du temps qu’il avait passe a etudier avec Dojo le souriceau.
Il y avait aussi d’autres eleves…
dit le livre, avec la voix de Dinosaure. Nell l’ecouta, attentive, assise toute seule dans un coin de l’aire de jeux.
… En ce temps-la, nous n’avions pas d’humains, mais nous avions des singes, or, un beau jour, une petite fille singe apparut a l’entree de notre caverne, l’air un peu perdu. Dojo l’invita a entrer, ce qui me surprit, parce que j’avais toujours cru que Dojo n’aimait que les guerriers. Quand la petite macaque m’apercut, elle se figea de terreur, mais Dojo me projeta par-dessus son epaule et m’envoya valser a plusieurs reprises contre les murs de la caverne, afin de lui prouver qu’il m’avait bien en main. Puis il lui prepara un bol de soupe et lui demanda ce qu’elle faisait a se promener toute seule dans la foret. La petite macaque, dont le nom etait Belle, lui expliqua que sa mere et son petit ami l’avaient chassee de leur arbre genealogique en lui disant d’aller se balancer dans les lianes pendant une heure ou deux. Mais tous les grands singes occupaient toutes les lianes et n’avaient pas voulu faire de place a Belle, alors elle etait partie se balader dans les bois, en quete d’un compagnon de jeu, et elle s’etait perdue, pour deboucher finalement a l’entree de la caverne de Dojo.
« Tu peux rester avec nous tant que tu voudras, lui dit Dojo. Tout ce qu’on fait ici, c’est jouer, et nous t’invitons a partager nos jeux si tu as envie.
— Mais je devrais etre bientot a la maison, se plaignit Belle. Sinon, le petit ami de ma mere va me donner le fouet.
— Eh bien, je te montrerai un itineraire pour relier ton arbre genealogique a notre caverne, dit Dojo. Ainsi, tu pourras venir ici jouer avec nous chaque fois que ta mere te mettra dehors. »
Dojo et moi, nous avons donc accompagne Nell pour l’aider a retrouver son chemin dans la foret jusqu’a son arbre genealogique. Au retour, je dis : « Maitre, je ne comprends pas.
— Quel est donc ton probleme ? dit Dojo.
— Tu es un grand guerrier, et j’etudie pour devenir un grand guerrier a mon tour. Y a-t-il dans ta caverne un endroit pour une petite fille qui veut simplement jouer ?
— Je suis seul juge de ce qui fait ou non un guerrier, dit Dojo.
— Mais notre entrainement et nos exercices nous accaparent tellement, dis-je. Aurons-nous le temps de jouer avec cette enfant, comme tu le lui as promis ?
— Qu’est-ce qu’un jeu, sinon un exercice deguise d’un costume bariole ? dit Dojo. Du reste, etant donne que meme sans mon instruction tu peses dix tonnes, tu as une gueule caverneuse remplie de dents aiguisees comme couteaux a decouper, et que, moi excepte, toutes les creatures s’enfuient, prises d’une terreur abjecte, au seul bruit de tes pas, je ne pense pas que tu sois le mieux place pour mesurer a une pauvre petite fille solitaire quelques Instants de jeu. »
Cette derniere remarque me rendit tout honteux et, sitot revenu chez nous, je balayai la caverne sept fois de suite, sans meme qu’on me l’ait demande. Deux jours plus tard, quand Belle revint a notre caverne, l’air solitaire et perdue, nous fimes l’un et l’autre de notre mieux pour la mettre a l’aise. Dojo inventa expres pour elle un jeu qui lui plut tellement qu’elle continua de revenir par la suite et, crois-le ou non, au bout de deux ans, Belle etait devenue capable de me projeter par-dessus son epaule, tout aussi bien que Dojo.
Nell rit a l’idee d’une petite macaque projetant un gros dinosaure par-dessus son epaule. Elle revint une page en arriere pour relire le dernier paragraphe avec plus d’attention :
Deux jours plus tard, quand Belle revint a notre caverne, l’air solitaire et perdu, nous fimes l’un et l’autre de notre mieux pour la mettre a l’aise. Dojo alla dans sa cuisine lui preparer un bon plat a base de riz, de poisson et de legumes, et il veilla a ce qu’elle le mange jusqu’a la derniere miette. Puis il decida de lui apprendre un nouveau tour appele la culbute.
Une illustration se materialisa sur la page opposee. Nell reconnut le terre-plein devant l’entree de la caverne de Dojo le Souriceau. Assis sur un rocher eleve, Dojo donnait des instructions a Belle et Dinosaure. Dinosaure essayait de faire une culbute, mais ses tout petits bras etaient incapables de supporter le poids de sa tete massive, et il s’aplatissait le nez par terre. C’etait ensuite au tour de Belle, qui reussissait une impeccable culbute.
Nell essaya a son tour. C’etait deroutant au debut, parce que le monde n’arretait pas de tourner autour d’elle en meme temps. Elle regarda l’illustration du livre et vit Belle reproduire exactement ce qu’elle venait de faire, en commettant les memes erreurs. D’un bond, Dojo descendit de son rocher pour expliquer a Belle comment maintenir bien droits son corps et sa tete. Nell suivit le conseil lorsqu’elle fit un nouvel essai, et cette fois, cela se passa bien mieux. Avant la fin de la journee, elle reussissait d’impeccables soleils dans toute l’aire de jeux. Quand elle revint a l’appartement, Maman ne voulut pas la laisser tout de suite entrer, alors elle attendit en faisant des culbutes d’un bout a l’autre du couloir. Enfin, Maman lui ouvrit la porte, et quand elle s’apercut que Nell s’etait mis du sable plein les cheveux et les chaussures au terrain de jeux, elle lui donna une fessee et l’envoya au lit sans
