— Ah. Eh bien, je ne la leur ai pas signalee non plus, uniquement a cause de leur reputation. »
Ce genre de propos antichinois aurait du provoquer quelques rires salaces. Hackworth fut frappe de noter que ni Finkle-McGraw ni Napier n’avaient mordu a l’appat.
« Malgre tout, reprit Napier, le lieutenant Chang a fait mentir cette reputation, n’est-ce pas, en prenant la peine de vous rapporter votre couvre-chef – pourtant bon a jeter – et de vous le remettre en main propre, en dehors de ses heures de service, alors qu’il aurait pu se contenter de vous le poster, ou tout simplement de s’en debarrasser.
— Oui, reconnut Hackworth, je suppose.
— Nous avons trouve ce comportement pour le moins singulier. Alors que nous n’aurions jamais envisage d’enqueter sur les details de votre conversation avec le lieutenant Chang, ou de nous immiscer d’une facon ou de l’autre dans vos affaires, il est effectivement venu a l’esprit de certains ici – sans doute restes trop longtemps au contact des milieurs orientaux – que les intentions du lieutenant Chang pouvaient ne pas etre entierement honorables et qu’il meriterait par consequent de faire l’objet d’une surveillance. Dans le meme temps, et pour votre protection, nous avons decide de porter un ?il maternel sur vos activites lors de vos sejours ulterieurs de l’autre cote du rideau de ronces. » Napier se remit a griffonner sur son papier. Hackworth observa ses yeux bleu pale qui dansaient d’une fenetre a l’autre de la feuille, a mesure que divers documents se materialisaient a sa surface.
« Vous avez effectue un autre voyage en Territoires concedes, dit Napier – en fait, de l’autre cote de la Chaussee, en face de Pudong, dans la vieille ville de Shanghai, ou votre appareillage de surveillance a soit connu une defaillance, soit ete detruit par des contre-mesures. Vous en etes revenu au bout de plusieurs heures, avec un bout de fesse en moins. » Napier reposa brutalement la feuille sur son bureau, et, pour la premiere fois depuis un bout de temps, il considera Hackworth en plissant les paupieres, le temps d’accommoder sur lui, tout en se calant contre le dossier sadiquement inconfortable de sa chaise en bois. « Ce n’est pas vraiment la premiere fois que l’un des sujets de Sa Majeste s’offre une petite viree nocturne et s’y ramasse une raclee – mais, en temps normal, la raclee est nettement moins severe et, en temps normal, la victime a paye pour ca. D’apres mon evaluation personnelle, toutefois, vous n’etes pas vraiment attire par ce genre de perversion.
— Votre evaluation est correcte, monsieur », repondit Hackworth, non sans une certaine vivacite. Mais cette autojustification l’obligeait a fournir une explication un peu plus convaincante a la cicatrice plissee qui lui barrait les fesses. A vrai dire, il n’avait rien a expliquer du tout – c’etait un dejeuner decontracte, pas un interrogatoire de police – mais cela ne contribuerait guere a sa credibilite deja bien entamee de laisser passer la remarque sans autre commentaire. Comme pour souligner le fait, ses deux interlocuteurs observaient desormais un silence pesant.
« Avez-vous d’autres informations plus recentes sur l’individu nomme Chang ? demanda Hackworth.
— Il est singulier que vous posiez la question. Il se trouve que l’ancien lieutenant, sa collegue – une femme du nom de Pao – et leur superieur, un magistrat du nom de Fang, ont tous presente leur demission le meme jour, il y a un mois environ. Ils ont refait surface dans l’Empire du Milieu.
« Vous n’avez pas du manquer d’etre frappe par la coincidence – qu’un juge qui a coutume de bastonner les individus se mette au service de l’Empire du Milieu et que, peu apres, un ingenieur originaire de la Nouvelle- Atlantis revienne d’une visite dans la susdite clave, portant des marques de bastonnade.
— Maintenant que vous le dites, c’est effectivement assez frappant », nota le commandant Napier.
Le Lord actionnaire reprit : « Cela pourrait amener a conclure que l’ingenieur en question avait une dette quelconque envers un personnage puissant de cette clave et que le systeme judiciaire aurait en l’espece plus ou moins tenu lieu d’organisme de recouvrement. »
Napier etait pret a prendre le relais. « Un tel ingenieur, si tant est qu’il existe, serait surpris d’apprendre que John Zaibatsu manifeste une curiosite extreme pour le citoyen de Shanghai en question – un brave mandarin du Celeste Empire, s’il est ce qu’il s’imagine – et que nous cherchons depuis un certain temps, sans grand succes, a en savoir plus sur ses activites. Donc, si ce citoyen de Shanghai devait contraindre notre ingenieur a prendre part a des activites qu’en temps normal l’on jugerait immorales voire relevant de la trahison, nous pourrions adopter une attitude inhabituellement indulgente. Pourvu, bien sur, que l’ingenieur en question nous tienne parfaitement informes.
— Je vois. Ce serait quelque chose comme un agent double, n’est-ce pas ? »
Napier grimaca, comme s’il venait lui-meme de recevoir la bastonnade. « C’est une expression d’un manque de subtilite flagrant. Mais je puis vous pardonner de l’employer dans ce contexte.
— John Zaibatsu serait-il pret a participer ouvertement a un tel arrangement ?
— Les choses ne se passent pas ainsi, objecta le commandant Napier.
— J’ai bien peur que si, retorqua Hackworth.
— En temps normal, de tels engagements sont superflus, car, dans la majorite des cas, les parties en question n’ont guere de choix.
— Oui, dit Hackworth, je vois ce que vous voulez dire.
— L’engagement est avant tout moral… une question d’honneur, precisa Finkle-McGraw. Qu’un tel ingenieur connaisse des ennuis est preuve d’une simple hypocrisie de sa part. Nous sommes enclins a negliger ce genre de defaillance routiniere. Si en revanche son comportement s’assimile a une trahison, cela devient bien sur une autre affaire ; mais qu’il joue bien son role et fournisse des renseignements precieux aux Forces interarmes de Sa Majeste, on dira alors qu’il a su habilement transformer une peccadille en superbe acte d’heroisme. Vous n’ignorez sans doute pas qu’il est assez frequent que des heros soient anoblis, sans exclusive d’autres retributions plus tangibles. »
Durant quelques secondes, Hackworth fut trop abasourdi pour parler. Il s’etait attendu a l’exil, un exil sans doute merite. Le simple pardon etait plus qu’il n’aurait ose esperer. Or, Finkle-McGraw lui procurait la une chance d’une tout autre envergure : celle d’acceder aux rangs de la petite noblesse. Une mise d’entree au sein de l’entreprise tribale. Il ne pouvait donner qu’une seule reponse, qu’il bredouilla tres vite avant de risquer de perdre son sang-froid.
« Je vous remercie de votre indulgence, dit-il, et j’accepte votre mission. Veuillez des cet instant me considerer au service de Sa Majeste.
— Garcon, lanca le commandant Napier, apportez-nous du champagne, s’il vous plait. Je crois que nous avons un evenement a feter. »
Hors les murs du Chateau noir, la mechante maratre de Nell continuait de vivre a sa guise et de recevoir des visiteurs. Toutes les deux ou trois semaines, un voilier apparaissait a l’horizon et venait mouiller dans la petite baie ou le pere de Nell ancrait jadis son bateau de peche. Un personnage important etait alors debarque en chaloupe par des matelots et il se rendait chez la maratre de Nell pour un sejour de quelques jours, quelques semaines ou meme quelques mois. Elle finissait toujours par se disputer avec ses visiteurs, et les eclats de voix etaient audibles par Nell et Harv, malgre l’epaisseur des murs du Chateau noir, et quand le visiteur en avait assez, il remontait a bord en chaloupe et mettait les voiles, laissant la mechante Reine, le c?ur brise, en sanglots sur le rivage. La princesse Nell, qui detestait sa maratre au debut, en etait plus ou moins venue a la plaindre et a se rendre compte que la Reine s’etait enfermee toute seule dans une prison encore plus sombre et froide que le Chateau noir.
Un jour, une brigantine aux voiles rouges apparut dans la baie ; en debarqua un homme a la barbe et aux cheveux roux. Comme les autres visiteurs, il s’installa chez la Reine et vecut quelque temps avec elle. Mais, contrairement aux autres, le Chateau noir l’intriguait, et tous les jours ou presque, il y montait a cheval, se rendait jusqu’a sa porte, en secouait le heurtoir, puis il longeait le mur d’enceinte, en contemplant ses hautes murailles et ses tours.
