Le Brillant etait le domaine de Miss Matheson, meme si elle laissait en general le travail a ses assistantes, se contentant de venir inspecter les salles de classe dans son vieux fauteuil roulant en bois et osier. Durant la periode Aglae, les filles se rassemblaient en groupes d’une demi-douzaine pour repondre aux questions ou resoudre les problemes poses par les enseignants : par exemple, elles comptabilisaient le nombre d’especes animales et vegetales qu’on pouvait trouver dans un pied carre de foret derriere l’ecole. Elles montaient une scene d’une tragedie grecque. Elles se servaient d’une simulation ractive pour modeliser l’economie d’une tribu lakota avant l’introduction du cheval. Elles concevaient des machines simples grace a un systeme de nanopresence, puis elles essayaient de les compiler dans le MC et de les faire fonctionner. Elles tissaient du brocart et faisaient de la porcelaine, comme jadis les dames chinoises. Et il y avait un ocean de connaissances historiques a apprendre : l’histoire biblique, grecque et romaine pour commencer, puis celle de quantite d’autres peuples de par le monde, qui servaient pour l’essentiel d’assise a l’histoire des peuples anglo-saxons.
Curieusement, ce dernier sujet ne faisait pas partie du programme de Brillant ; il etait confie aux mains fermes de Miss Stricken, maitresse de la Joie[5].
En sus des deux periodes quotidiennes d’une heure, Miss Stricken retenait l’attention de l’ensemble des etudiantes, une fois le matin, une autre le midi et une derniere en soiree. Lors de ces assemblees, sa fonction essentielle etait de rappeler a l’ordre les eleves ; de reprimander publiquement les brebis qui auraient par trop divague depuis la derniere reunion ; de leur infliger les meditations qui pouvaient lui avoir dernierement accapare l’esprit ; et finalement, en termes reverencieux, de leur presenter le Pere Cox, vicaire des lieux, qui se chargeait de conduire la priere. Miss Stricken heritait egalement de l’ensemble des etudiantes pendant deux heures le dimanche matin, et elle pouvait eventuellement requerir leur attention durant jusqu’a huit heures les samedis, pour peu qu’elle estime qu’elles avaient besoin d’un supplement d’orientation.
La premiere fois que Nell s’assit dans l’une des salles de classe de Miss Stricken, elle s’apercut, detail pervers, que son pupitre avait ete installe directement derriere celui d’une autre fille, de sorte qu’elle etait incapable de voir quoi que ce soit, a part le n?ud dans les cheveux de sa voisine de devant. Elle se leva, essaya de deplacer le pupitre et decouvrit qu’il etait boulonne par terre. En fait, tous les pupitres etaient disposes selon une trame parfaitement reguliere, et tous tournes vers Miss Stricken ou l’une de ses deux assistantes, Miss Bowlware et Mme Disher.
Miss Bowlware leur enseignait l’histoire des Peuples anglo-saxons, en demarrant avec les Romains de Londinium, puis en cavalant a travers la conquete normande, la Grande Charte, la guerre des Deux-Roses, la Renaissance et la guerre de Secession ; mais elle ne s’emballait reellement qu’a l’abord de la periode georgienne ou, la, elle ecumait litteralement en expliquant les defauts de ce monarque syphilitique, qui avaient amene les vertueux Americains a rompre avec degout avec la mere patrie. Elles etudiaient ensuite les passages les plus sordides de Dickens qui, prenait grand soin d’expliquer Miss Bowlware, etaient
Les filles devaient en definitive s’installer derriere leur pupitre et jouer quelques ractifs montrant a quoi ressemblait la vie a cette epoque : elle n’avait en gros rien d’agreable, sauf si l’on selectionnait l’option eliminant toutes les maladies. A ce point, Mme Disher ne manquait pas d’intervenir pour remarquer que si les eleves trouvaient ca effrayant, elles feraient mieux de voir comment vivaient les gens a la fin du vingtieme siecle. Effectivement, apres avoir vu en ractif l’existence d’un enfant du centre urbain de Washington D.C. dans les annees 1990, la plupart des jeunes filles devaient bien convenir qu’elles auraient a tout coup prefere choisir de vivre dans une maison de correction de l’Angleterre pre-victorienne.
Tout ce qui precedait plantait le decor d’un examen parallele sur trois fronts : l’Empire britannique ; l’Amerique d’avant le Viet-Nam ; enfin l’histoire moderne et contemporaine de la Nouvelle-Atlantis. En general, Mme Disher traitait des elements les plus recents et de tout ce qui concernait l’Amerique.
Miss Stricken se chargeait du grand denouement a l’issue de chaque periode et a la fin de chaque module. Elle debarquait en fanfare pour expliquer les conclusions auxquelles il convenait d’aboutir et s’assurer que chacune de ses eleves s’en etait bien impregnee. Elle avait egalement une facon bien a elle de s’introduire a l’improviste, tel un predateur, dans la salle de classe pour venir caresser les phalanges des filles surprises a chuchoter, faire des grimaces aux professeurs, se passer des billets, griffonner, revasser, s’agiter, se gratter les jambes, se curer le nez, soupirer ou s’assoupir.
De toute evidence, elle devait les surveiller sur des moniteurs depuis le cagibi de son bureau voisin. Une fois, Nell etait en salle de Joie et ecoutait avec assiduite un cours sur le programme de pret-bail. Lorsqu’elle entendit le grincement de la porte du bureau de Miss Stricken qui s’ouvrait derriere elle, elle reprima, comme toutes ses camarades, une envie panique de se retourner. Elle entendit les talons de Miss Stricken claquer dans sa rangee, entendit vrombir la regle et sentit soudain ses phalanges exploser.
« Se coiffer est une activite a laquelle on se livre en prive, pas en public, Nell, dit Miss Stricken. Les autres filles le savent ; a present, vous aussi. »
Nell etait cramoisie, et elle referma comme un bandage sa main valide autour de ses doigts blesses. Elle n’y comprenait rien, jusqu’au moment ou l’une des autres filles accrocha son regard et fit un mouvement circulaire de son index plaque contre la tempe : selon toute apparence, Nell s’etait roule les cheveux autour d’un doigt, comme bien souvent elle le faisait machinalement lorsqu’elle lisait le Manuel ou reflechissait intensement a quelque chose.
La regle etait une forme de discipline tellement ridicule, surtout comparee a une vraie raclee, qu’au debut Nell fut incapable de la prendre au serieux ; elle trouva meme ca plutot drole les premieres fois. Malgre tout, a mesure que les mois passaient, la punition lui semblait devenir de plus en plus douloureuse. Soit elle devenait douillette, soit – eventualite plus probable – la vraie dimension du chatiment commencait a la penetrer. Elle s’etait sentie tellement etrangere au debut que rien n’avait d’importance. Mais a mesure qu’elle se mit a exceller dans les autres classes et a gagner le respect de ses enseignants comme de ses camarades, elle decouvrit qu’elle avait de l’orgueil a perdre. Quelque chose en elle voulait se rebeller, tout balancer pour ne pas qu’on puisse le retourner contre elle. Mais elle appreciait tant ces autres cours qu’elle ne pouvait se resoudre a envisager plus longtemps une telle eventualite.
Un jour, Miss Stricken decida de porter toute son attention sur Nell. Cela n’avait rien d’inhabituel – il etait de pratique courante de selectionner au hasard certaines etudiantes pour une formation intensive. Alors qu’il ne restait que vingt minutes de cours et que Miss Stricken lui avait deja frappe la main droite pour s’etre tortille les cheveux, et la gauche, pour s’etre ronge les ongles, Nell realisa avec horreur qu’elle etait en train de se curer le nez et que Miss Stricken se tenait dans l’allee en la fixant de son ?il de rapace. Nell planqua aussitot ses deux mains sur ses genoux, sous le pupitre.
Miss Stricken se dirigea vers elle d’un pas decide, plop, plop, plop. « Votre main droite, Nell, a cette hauteur. » Et elle indiqua du bout de la regle une altitude convenable pour l’attaque – assez loin au-dessus du bureau, pour que tout le monde dans la salle puisse bien en profiter.
Nell hesita un moment, puis elle tendit la main.
« Un peu plus haut, Nell », dit Miss Stricken.
Nell eleva un peu plus sa main.
« Deux centimetres encore, et ca devrait aller », dit Miss Stricken, jaugeant la main comme une sculpture de marbre recemment exhumee des ruines d’un temple grec.
Nell ne put se resoudre a l’elever plus.
« Encore deux centimetres, Nell, insista Miss Stricken, pour que les autres filles puissent observer et en profiter avec vous. »
Nell souleva imperceptiblement la main.
« Cela fait moins de deux centimetres, me semble-t-il », dit Miss Stricken.
Les autres filles de la classe se mirent a glousser betement – toutes s’etaient retournees vers Nell, et elle pouvait sentir leur exultation et, quelque part, Miss Stricken et sa regle perdirent soudain toute importance face aux autres filles. Nell releva sa main de deux bons centimetres, vit du coin de l’?il le mouvement ascendant de la regle, l’entendit vrombir. A la derniere seconde, sur une impulsion, elle retourna la main, prit la regle sur la paume, la saisit et la fit tourner de la maniere que lui avait enseignee Dojo, la faisant tourner entre les doigts de
