Par la suite, Nell prit l’habitude de surveiller Fiona du coin de l’?il. Elle nota que celle-ci ecrivait sans interruption, mais qu’elle ne pretait aucune attention aux vieux bouquins. Des qu’elle avait fini une page, elle la pliait et la glissait dans son reticule. De temps en temps, elle s’arretait pour regarder par la fenetre en revassant durant quelques minutes, puis elle se remettait a ecrire ; ou bien elle plaquait les deux mains sur son visage et se mettait a osciller sans bruit sur sa chaise, avant de se replonger dans une longue bouffee d’ecriture frenetique qui pouvait l’amener a couvrir plusieurs pages en quelques minutes.
Miss Stricken entra dans la salle en fin d’apres-midi, prit la pile de pages terminees posees sur le bureau de Nell, les feuilleta rapidement, et s’accorda un mouvement de menton vers le bas d’une amplitude de quelques minutes d’arc. Ce presque imperceptible vestige d’acquiescement etait sa facon de signifier a Nell que c’etait termine pour aujourd’hui. Nell avait fini par comprendre qu’un des moyens employes par Miss Stricken pour mettre en relief son pouvoir sur les filles etait de communiquer ses desiderata en utilisant les signes les plus imperceptibles qui soient, afin que ses ouailles soient forcees de l’observer avec anxiete en permanence.
Nell prit conge ; mais, apres avoir fait quelques pas dans le couloir, elle fit demi-tour et revint en catimini jusqu’a la porte pour regarder par le carreau a l’interieur de la classe.
Miss Stricken avait sorti les feuillets plies du sac de Fiona et elle etait en train de les lire avec attention, tout en faisant les cent pas devant l’estrade, telle la lente oscillation d’un pendule qui bat sur un rythme incomparablement laborieux. Fiona restait ecrasee sur sa chaise, la tete basse rentree dans les epaules.
Apres avoir lu les feuillets durant un temps interminable, Miss Stricken les laissa choir sur le bureau et fit une sorte de breve declaration, en hochant la tete avec une incredulite navree. Puis elle se retourna et quitta la salle.
Quand Nell rejoignit Fiona, elle avait toujours les epaules agitees de soubresauts silencieux. Nell l’entoura de ses bras, et Fiona se remit a sangloter et a soupirer. Au cours des minutes ulterieures, elle passa graduellement a ce stade des larmes ou le corps semble se gonfler et mariner dans ses propres fluides.
Nell reprima un sursaut d’impatience. Elle savait fort bien, comme toutes les autres filles, que le pere de Fiona avait disparu bien des annees plus tot et n’etait jamais revenu. La rumeur disait qu’il s’etait comporte en homme d’honneur lors d’une mission officielle ; mais les annees passant, s’etait peu a peu instaure a la place le soupcon de quelque acte infamant. Nell n’aurait guere eu de mal a faire observer qu’elle avait traverse bien pire. Mais, au vu du desespoir de Fiona, elle devait a present envisager la possibilite que cette derniere se retrouve a present dans une situation encore moins enviable.
Quand sa mere arriva dans une petite auto-tandem de location pour la recuperer et qu’elle vit le visage rouge et decompose de sa fille, une rage noire l’envahit aussitot et elle emmena Fiona sans meme un regard pour Nell. Fiona apparut a l’eglise le lendemain, comme si de rien n’etait, et elle ne dit pas un mot a Nell de toute la semaine suivante a l’ecole. En fait, Fiona ne parlait quasiment plus a personne, car elle passait desormais tout son temps a revasser.
Quand Nell et Fiona se presenterent a sept heures du matin le samedi suivant, elles decouvrirent avec surprise Miss Matheson qui les attendait devant la classe, assise dans son fauteuil roulant de cuir et d’osier, engoncee dans une couverture thermogene. Les piles de livres et de feuilles et les stylos-plumes n’etaient plus la, et leurs noms avaient ete retires de la plaque devant la salle. « C’est une journee de printemps magnifique, dit Miss Matheson. Allons cueillir des digitales. »
Elles traverserent les aires de jeux pour gagner la prairie ou poussaient les fleurs des champs ; les deux petites marchaient, et le fauteuil roulant de Miss Matheson la propulsait avec ses intelli-roues a rayons.
« Du jambon delicatement cisele, grommela Miss Matheson derriere elle.
— Je vous demande pardon, Miss Matheson ? dit Nell.
— J’etais en train de regarder les intelli-roues, et ca m’a rappele une publicite du temps de ma jeunesse, expliqua Miss Matheson. C’est que j’etais une battante, dans le temps. Je sillonnais les rues en planche a roulettes. Aujourd’hui, je suis toujours sur des roues, mais d’un autre genre. J’ai du avoir largement ma dose de plaies et de bosses au debut de ma carriere, j’en ai peur. »
« C’est une chose merveilleuse que d’etre intelligent, et vous ne devriez jamais avoir d’autre idee en tete. Mais ce que vous apprenez en prenant de l’age, c’est qu’il existe de par le monde quelques milliards d’autres individus qui cherchent tous a etre malins en meme temps et, quoi que vous fassiez, votre vie sera certainement vaine – engloutie dans l’ocean – a moins que vous le fassiez avec des gens de meme disposition d’esprit qui seront a meme de se rappeler votre contribution et de la poursuivre. C’est pour cela que le monde est divise en tribus. Il existe quantite de Phyles de moindre importance, et trois Grands. Quels sont les trois Grands ?
— La Nouvelle-Atlantis, commenca Nell.
— Nippon, dit Fiona.
— Han, conclurent-elles ensemble.
— C’est exact, dit Miss Matheson. On inclut traditionnellement Han dans cette liste, a cause de sa taille et de son anciennete qui sont considerables – meme s’il est diminue depuis un certain temps par les querelles intestines. Et certains y ajouteront l’Hindoustan, alors que d’autres y verront un conglomerat heteroclite de micro- tribus unies par une formule qui nous reste indechiffrable.
« Cela dit, il fut un temps ou l’on croyait que ce que pouvait accomplir l’esprit humain etait determine par des facteurs generiques. Fariboles, bien sur, mais cela parut convaincant durant de longues annees, les distinctions entre tribus etant si manifestes. Nous savons aujourd’hui que toutes ces differences sont culturelles. Que c’est, apres tout, ce qui caracterise une culture : un groupe d’individus qui partagent un certain nombre de caracteres acquis.
« La technologie de l’information a libere les cultures de la necessite de posseder des territoires specifiques pour se propager : aujourd’hui, nous pouvons vivre n’importe ou. Le Protocole economique commun specifie de quelle maniere il convient de proceder.
« Certaines cultures sont prosperes ; d’autres non. Certains font grand cas du discours rationnel et de la methode scientifique ; d’autres, non. Certains encouragent la liberte d’expression, d’autres la decouragent. Le seul point qu’elles aient en commun est que si elles ne se propagent pas, elles se feront absorber par d’autres. Tout ce qu’elles auront bati sera detruit : tout ce qu’elles auront accompli sera oublie ; tout ce qu’elles auront appris et ecrit sera disperse aux quatre vents. Dans le temps, il etait encore aise d’en conserver la memoire a cause de la necessite constante de defendre ses frontieres. Aujourd’hui, tout cela s’oublie si vite.
« La Nouvelle-Atlantis, a l’instar de bien des tribus, se propage essentiellement par l’education. C’est la raison d’etre de cette Academie. Ici, vous developpez votre corps par l’exercice et la danse, votre esprit par la conception de projets. Et puis vous allez chez Miss Stricken. A quoi sert une telle classe ? Celle-ci ou une autre ? Parlez, je vous prie. Vous risquez des ennuis, quoi que vous disiez. »
Apres quelque hesitation, Nell repondit : « Je ne suis pas sure qu’elle serve a quoi que ce soit. » A ces mots, Fiona se contenta de la regarder avec un sourire triste.
Miss Matheson souriait, elle aussi. « Vous n’etes pas loin du compte. L’enseignement de Miss Stricken frole dangereusement l’absence de tout contenu. Alors, dans ce cas, pourquoi s’y interesser ?
— Je ne vois vraiment pas, dit Nell.
— Quand j’etais gamine, j’ai suivi des cours de karate, dit Miss Matheson, revelation surprenante. J’ai laisse tomber au bout de quelques semaines : j’en avais ma claque. Je pensais que mon sensei m’enseignerait a me defendre quand je filerais dans la rue sur ma planche. Au lieu de ca, il a commence par me faire balayer la salle. Puis il m’a explique que si je voulais me defendre, je ferais mieux de m’acheter un flingue. Je suis revenue la semaine d’apres, et il m’a fait de nouveau balayer. Je ne faisais qu’un truc : passer le balai. Franchement, quel interet, la aussi ?
— Celui de vous enseigner l’humilite et l’autodiscipline, dit Nell. C’etait une lecon apprise de Dojo depuis bien longtemps.
— Precisement. Deux qualites morales. C’est sur les qualites morales que se fonde en definitive une societe. Toute la prosperite, tous les prodiges technologiques de la planete ne servent de rien sans ce fondement – nous l’avons appris a la fin du vingtieme siecle, quand il est devenu demode d’enseigner de telles vertus.
— Mais comment pouvez-vous dire que c’est moral ? dit Fiona. Miss Stricken n’est pas morale. Elle est si
