Miss Stricken, de sorte que celle-ci fut contrainte de lacher prise. A present, c’etait Nell qui tenait la regle et Miss Stricken etait desarmee.
Son adversaire etait une femme un rien bouffie, plus grande que la moyenne, assez imposante sur ses hauts talons, le genre d’enseignante dont l’embonpoint fait aupres de ses jeunes eleves l’objet d’un respect morbide et mele de crainte, et dont les pratiques de toilette personnelle – la tendance aux pellicules, le rouge a levres qui s’etale, les gouttes de salive figee a la commissure des levres – prennent dans l’esprit des eleves une ampleur plus intimidante encore que les pyramides d’Egypte, ou l’expedition de Lewis et Clark. Comme toutes les femmes, Miss Stricken beneficiait d’une absence d’attributs sexuels exterieurs qui compliquait la tache de Nell pour la mettre hors d’etat de nuire, mais cette derniere n’avait toutefois aucune difficulte a imaginer une demi-douzaine de facons de la reduire en bouillie sanglante gisant au sol, et cela, sans perdre plus d’une quinzaine de secondes. Durant son sejour aupres de l’agent Moore, ayant note l’interet de son bienfaiteur pour la guerre et les armes, elle s’etait de nouveau interessee aux arts martiaux ; aussi avait-elle repris dans son Manuel l’episode de Dinosaure pour y decouvrir avec plaisir, mais sans grande surprise, que Dojo continuait de donner ses cours, reprenant son enseignement a l’endroit precis ou Belle la petite guenon l’avait abandonne.
En songeant a son ami le Dinosaure et a son
Elle rendit l’instrument, leva la main bien haut et entendit mais sans les sentir les impacts de la regle – dix en tout. « Je vous attends a mon bureau apres les prieres du soir, Nell, dit Miss Stricken lorsqu’elle eut termine.
— Bien, Miss Stricken, dit Nell.
— Qu’est-ce que vous regardez, mesdemoiselles ? bredouilla Mme Disher, qui faisait cours aujourd’hui. Retournez-vous et faites un peu plus attention ! » Et, sur ces mots, l’incident fut clos. Nell termina l’heure assise derriere son pupitre, aussi immobile que si on l’avait sculptee dans un bloc de gypse.
Son entretien avec Miss Stricken en fin de journee fut bref et serieux, sans violence ni meme comedie. Nell fut informee que ses resultats au module Joie de son programme etaient si deficients qu’ils la mettaient en danger d’echouer et d’etre definitivement renvoyee de l’etablissement, et que son seul espoir etait de venir chaque samedi faire huit heures d’etudes supplementaires.
Nell aurait voulu plus que tout au monde pouvoir refuser. Le samedi etait le seul jour de la semaine ou elle n’avait pas a assister aux cours. Elle passait toujours sa journee a lire le Manuel, a explorer les champs et les bois autour de Dovetail, voire redescendre dans les Concessions rendre visite a Harv.
Elle sentait que, malgre ses erreurs personnelles, elle avait gache sa vie a l’Academie de Miss Matheson. Jusqu’a ces derniers temps, la classe de Miss Stricken n’etait tout au plus qu’une corvee routiniere – une epreuve qu’elle devait subir afin de mieux gouter les parties plus distrayantes du programme. Elle n’avait qu’a revenir deux mois en arriere pour se rappeler comment elle rentrait chez elle l’esprit enflamme par tout ce qu’elle avait pu apprendre en cours de Brillant ; a ce moment-la, la partie Joie ne formait qu’une tache indistincte et peripherique. Mais ces dernieres semaines, pour une raison quelconque, Miss Stricken avait acquis une place de plus en plus considerable. Et d’une maniere ou de l’autre, elle avait reussi a dechiffrer les pensees de Nell et elle avait su choisir son moment pour entamer sa campagne de harcelement. Elle avait minute a la perfection les evenements de la journee ecoulee : elle avait fait remonter a la surface les sentiments les plus profondement enfouis de Nell, tel un maitre boucher qui expose les entrailles en un ou deux habiles coups de couteau. Et, a present, tout etait gache. A present, l’Academie de Miss Matheson avait disparu, remplacee par la chambre des tortures de Miss Stricken, et le seul moyen pour Nell de s’en evader etait de renoncer, quand ses amis du Manuel lui avaient appris qu’elle ne devrait jamais faire une chose pareille.
Le nom de Nell apparut sur un tableau devant la classe, surmonte, en grosses lettres de cuivre, de l’intitule : ELEVES EN COMPLEMENT D’ETUDES. En l’espace de quelques jours, deux autres noms avaient rejoint le sien : Fiona Hackworth et Elizabeth Finkle-McGraw. Le desarmement par Nell de la redoutable Miss Stricken etait deja devenu l’objet d’une legende orale, et ses deux amies avaient a tel point ete inspirees par cet acte de defi qu’elles avaient fait de considerables efforts pour se mettre elles aussi dans le petrin. Desormais, les trois meilleurs elements de l’Academie de Miss Matheson se retrouvaient condamnes au Complement d’etudes.
Tous les samedis, Nell, Fiona et Elizabeth arrivaient donc a l’ecole a sept heures du matin, elles entraient dans la salle et s’asseyaient au premier rang a trois places adjacentes. Cela faisait partie integrante du plan diabolique de Miss Stricken. Un bourreau moins subtil aurait dispose les filles avec l’ecart maximal pour les empecher de se parler, mais Miss Stricken voulait au contraire les voir cote a cote, pour qu’elles soient plus tentees de copier et de se passer des notes.
Il n’y avait jamais aucun enseignant dans la salle. Elles supposaient qu’on devait les surveiller, mais sans jamais en avoir la certitude. Quand elles entraient, chacune trouvait une pile de livres sur son pupitre – de vieux bouquins a la reliure de cuir usee. Leur tache etait de recopier les livres a la main et de deposer les pages soigneusement empilees sur le bureau de Miss Stricken avant de rentrer chez elles. En general, les livres etaient les minutes de debats a la Chambre des lords datant du dix-neuvieme siecle.
A leur septieme samedi de Complement d’etudes, Elizabeth Finkle-McGraw lacha subitement son stylo, referma brutalement le livre et l’expedia contre le mur.
Nell et Fiona ne purent s’empecher d’eclater de rire. Mais Elizabeth ne donnait pas l’impression d’etre d’humeur franchement badine. Le vieux registre avait a peine echoue par terre qu’Elizabeth se precipitait pour le pietiner et taper dedans. A chaque coup de pied, un grognement furieux s’echappait de sa gorge. Le livre encaissait cette violence sans broncher, ce qui ne fit qu’accroitre la rage d’Elizabeth ; elle tomba a genoux, rabattit violemment la couverture et entreprit d’arracher les pages par poignees.
Nell et Fiona se devisagerent, soudain redevenues serieuses. Les coups de pied, c’etait encore rigolo, mais il y avait quelque chose dans l’arrachage des pages qui les mettait toutes deux mal a l’aise. « Elizabeth ! arrete ! » dit Nell, mais Elizabeth ne semblait pas l’avoir entendue. Elle courut vers son amie et la maitrisa par derriere. Fiona se precipita quelques instants apres pour recuperer le livre.
« Bon Dieu de merde ! rugit Elizabeth. J’en ai rien a cirer de tous ces putains de livres, et rien a cirer non plus du Manuel ! »
La porte s’ouvrit a la volee. Miss Stricken entra d’un pas lourd, delogea Nell d’une simple bourrade, passa les deux bras autour des epaules d’Elizabeth et la fit sortir manu militari.
Quelques jours plus tard, Elizabeth partait en vacances prolongees avec ses parents, et sautant de clave en clave appartenant a la Nouvelle-Atlantis avec l’aeronef familial, ils devaient ainsi traverser le Pacifique et l’Amerique du Nord pour aboutir a Londres ou ils s’installerent pour plusieurs mois. Les tout premiers jours, Nell recut un mot d’Elizabeth, et Fiona en eut deux. Par la suite, leurs propres lettres resterent sans reponse et, bientot, elles cesserent de lui ecrire. Le nom d’Elizabeth fut retire de la plaque du cours de Complement d’Etudes.
Nell et Fiona continuerent a tirer au flanc. Nell etait arrivee au point ou elle etait capable de transcrire les vieux grimoires a longueur de journee sans en absorber en fait un seul mot. Lors de ses premieres semaines de Complement d’Etudes, elle avait ete terrifiee ; en fait, elle avait ete surprise de l’intensite de sa terreur et en etait venue a realiser que l’Autorite, meme en dehors de toute violence, pouvait se reveler un spectre largement aussi inquietant que tout ce qu’elle avait pu connaitre au cours des annees precedentes. Apres l’incident avec Elizabeth, elle etait restee de longs mois a s’ennuyer, puis elle avait traverse une periode de colere, jusqu’a ce que ses conversations avec Canard et Pourpre l’amenent a comprendre que cette colere la devorait de l’interieur. Aussi, au prix d’un effort conscient, avait-elle choisi de retourner a son ennui.
Sa colere venait du constat que perdre son temps a recopier ces vieux grimoires etait d’une impardonnable stupidite. Elle ne comptait plus tout ce qu’elle aurait pu apprendre en lisant son Manuel au long de ces huit heures. Sur ce plan, le programme normal delivre par l’Academie de Miss Matheson eut ete d’ailleurs parfaitement adequat. Ce qui la torturait, c’etait le cote irrationnel de cet etablissement.
Un jour, alors qu’elle revenait des toilettes, elle nota avec ahurissement que Fiona avait a peine recopie une seule page, alors qu’elles etaient la depuis des heures.
