cruelle.

— Miss Stricken n’est pas quelqu’un que j’inviterais volontiers chez moi a diner. Je ne l’engagerais pas comme gouvernante pour mes enfants. Ses methodes ne sont pas les miennes. Mais les gens de cette sorte sont indispensables.

« Il n’est rien de plus difficile au monde que d’amener des Occidentaux a s’entendre, poursuivit Miss Matheson. C’est le boulot de personnes comme Miss Stricken. Nous devons oublier leurs imperfections. C’est comme un avatar – savez-vous, mes enfants, ce qu’est un avatar ? C’est l’incarnation physique d’un principe. Ce principe est qu’a l’exterieur des frontieres confortables et bien gardees de notre phyle, il existe un monde impitoyable qui viendra nous faire du mal si nous n’y prenons pas garde. Ce n’est pas une tache facile a assumer. Nous devons tous plaindre Miss Stricken. »

Elles ramenerent a l’ecole des brassees de digitales pourpres et magenta, qu’elles repartirent dans des vases pour chaque classe, en deposant un bouquet particulierement fourni sur le bureau de Miss Stricken. Puis elles prirent le the avec Miss Matheson, et chacune s’en retourna chez soi.

Nell ne pouvait se resoudre a admettre ce qu’avait dit Miss Matheson ; mais elle decouvrit qu’apres cette conversation tout lui devenait plus facile. Elle cernait a present parfaitement les neo-Victoriens. La societe s’etait miraculeusement transmuee en un systeme ordonne, comme les ordinateurs elementaires qu’elles programmaient a l’ecole. Maintenant que Nell connaissait toutes les regles, elle pouvait faire tout ce qu’elle voulait.

Joie reprit son statut anterieur d’inconvenient mineur aux lisieres d’une merveilleuse journee scolaire. Miss Stricken la caressait bien de sa ferule de temps a autre, mais bien moins souvent, quand bien meme Nell se grattait ou somnolait.

Fiona Hackworth eut plus de mal et, en moins de deux mois, elle se retrouvait sur la liste du Complement d’Etudes. Quelques mois plus tard, elle cessait definitivement de frequenter l’ecole. On annonca qu’elle et sa mere etaient parties s’installer a Atlantis/Seattle, et sa nouvelle adresse fut affichee dans le hall pour celles qui desiraient lui ecrire.

Mais Nell avait entendu sur Fiona des rumeurs colportees par les autres filles qui les tenaient de leurs parents. Fiona etait partie depuis un an environ quand le bruit courut que sa mere avait obtenu le divorce – qui, dans leur tribu, n’etait prononce qu’en cas de viol ou d’adultere. Nell ecrivit a son ancienne camarade une longue lettre ou elle lui disait qu’elle etait affreusement desolee si son pere s’etait comporte de maniere odieuse et lui offrait tout son soutien dans ce cas. Quelques jours plus tard, elle recut un bref message dans lequel Fiona dechargeait son pere de toute accusation. Nell lui renvoya une lettre d’excuses, mais n’eut plus jamais de nouvelles de Fiona Hackworth par la suite.

C’est deux annees plus tard environ qu’on put lire sur tous les medias d’information l’histoire extraordinaire de la jeune heritiere Elizabeth Finkle-McGraw, disparue du domaine familial dans la banlieue de Londres et qu’on disait avoir apercue par la suite a Londres, Los Angeles, Hongkong, Miami et bien d’autres lieux, en presence d’individus qu’on suspectait d’appartenir aux plus hautes spheres de CryptNet.

Hackworth s’eveille d’un reve ; retraite du monde des Tambourinaires ; discordances chronologiques

Hackworth s’eveilla d’un reve de plaisir insoutenable et se rendit compte que ce n’etait pas un reve ; son penis etait a l’interieur d’une autre personne, et il peinait en soufflant comme une locomotive emballee en s’acheminant vers l’ejaculation. Il n’avait aucune idee de ce qui se passait ; mais ne pouvait-on lui pardonner de ne pas faire ce qu’il fallait ? Avec un tortillement par ci, une poussee par la, il reussit a se faufiler, passer la barriere, les muscles lisses de l’appareil en question executant leur algorithme spinal.

Le temps de souffler rapidement pendant la periode de retraction, et il s’etait deja desengage, poussant un petit cri provoque par l’etincelle electrique du retrait ; il se releva aussitot sur un coude pour voir qui il venait ainsi de violer. La lueur du feu suffit a lui reveler ce qu’il savait deja : qui que soit cette femme, ce n’etait pas Gwen. Hackworth avait enfreint le serment le plus important qu’il ait jamais prononce, et il ne connaissait meme pas l’identite de sa partenaire.

Mais il savait que ce n’etait pas la premiere fois. Loin de la. Il avait eu des rapports sexuels avec quantite de gens ces dernieres annees – il s’etait meme fait enculer.

Il y avait par exemple cette femme…

Non, plutot, cet homme qui…

Fait curieux, il ne pouvait se fixer sur un exemple precis. Il savait toutefois qu’il etait coupable. C’etait comme de s’eveiller d’un reve avec une suite d’idees parfaitement claires en tete, et d’etre parfaitement incapable de retrouver le raisonnement qu’on tenait a peine quelques secondes plus tot, comme si votre conscience s’etait ecaillee a en devenir meconnaissable. A l’image d’un gosse de trois ans qui a le genie de se perdre dans la foule chaque fois qu’on a le dos tourne, les souvenirs d’Hackworth s’etaient enfuis vers ce lieu mysterieux ou se refugient les mots qu’on a sur le bout de la langue, les impressions de deja vu, les reves de la nuit passee.

Il savait qu’il avait de gros problemes avec Gwen, mais que Fiona l’aimait toujours – Fiona, plus grande que sa mere, maintenant, si complexee par sa silhouette d’eternel echalas, toujours privee de ces derivees secondes qui donnent du piment a l’existence.

Plus grande que Gwen ? Comment etait-ce possible ?

Mieux valait se tirer d’ici avant de baiser une autre inconnue.

Il n’etait plus dans la chambre centrale, plutot dans un des anevrismes du tunnel, en compagnie d’une vingtaine d’autres personnes, aussi nues que lui. Il savait quel tunnel debouchait sur la sortie (pourquoi ?) et il s’y engouffra aussitot en rampant, tant bien que mal, car il apparut bientot qu’il etait perclus de crampes. Ses dernieres galipettes sexuelles n’avaient pas du etre tres athletiques – plutot effectuees sur le mode tantrique.

Parfois, ils baisaient pendant des journees entieres.

Comment savait-il cela ?

Les hallucinations avaient disparu, ce qui lui convenait tout a fait. Il rampa dans les tunnels durant un long moment. S’il essayait de penser a sa destination, il se perdait et se retrouvait finalement a son point de depart. Ce n’est que lorsque son esprit se mit a divaguer qu’il poursuivit sa route comme en pilotage automatique et finit par aboutir dans une longue chambre au sol en pente ascendante, eclairee d’une lumiere argentee. Voila qui avait quelque chose de familier, il avait deja vu cet endroit quand il etait encore jeune homme. Il monta jusqu’au bout et, la, sentit sous ses pieds un contact rocheux inhabituel. Un sas s’ouvrit au-dessus de lui, et plusieurs tonnes d’eau de mer glacee lui deboulerent sur la tete.

Il rejoignit en titubant la terre ferme et se retrouva dans le parc Stanley, sol gris dans son dos, mur vert devant lui. Bruissement des fougeres : Kidnappeur fit son apparition, il semblait lui aussi tout vert et duveteux. Il avait l’air d’ailleurs bien coquet pour un cheval-robot, avec le chapeau-melon d’Hackworth perche sur sa tete.

Hackworth leva les mains pour se tater et decouvrit avec surprise les poils sur son visage : il portait une barbe de plusieurs mois. Mais encore plus etrange, son torse etait bien plus velu qu’auparavant. Une partie des poils etaient gris, les seuls poils gris qu’il ait jamais vus naitre de ses follicules pileux.

Kidnappeur etait vert et duveteux parce qu’il etait envahi de mousse. Le melon etait egalement en piteux etat et couvert de moisissures. Hackworth tendit machinalement la main et le posa sur sa tete. Son bras etait plus epais et velu que dans son souvenir, un changement pas vraiment desagreable, et meme le chapeau semblait un peu serre.

Extrait du Manuel, la princesse Nell croise la route d’une enigmatique Armee des souris ; une visite a un invalide

La clairiere, a peine visible a travers les arbres devant elle, etait une apparition bienvenue, car les forets du roi Coyote etaient d’une profondeur incomparable et perpetuellement noyees dans la fraicheur des brumes. Des rais de soleil avaient commence de percer les nuages, aussi la princesse Nell decida-t-elle de se reposer dans un

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