seule hors de chez elle. La maturite lui avait donne un certain nombre de traits propres a attirer l’attention du sexe oppose, voire des femmes ayant cette inclination. La plupart des commentateurs ne manquaient pas d’evoquer ses yeux, qu’on disait avoir un aspect vaguement exotique. Il n’y avait en fait rien de particulierement inhabituel dans leur forme ou leur taille, et leur couleur – un melange tres tweed, de gris et de brun clair paillete d’or – n’avait rien de remarquable au sein d’une culture a dominante anglo-saxonne. Mais le regard de Nell avait une vivacite sauvage qui captivait l’attention de quiconque venait a le croiser. La societe neo-victorienne produisait quantite de jeunes femmes qui, bien que parfaitement eduquees et cultivees, etaient encore des ardoises vierges a l’age de Nell. Mais les yeux de Nell revelaient bien autre chose. Quand on l’avait presentee a la bonne societe quelques mois auparavant, avec d’autres jeunes filles du contingent de
Elle avait tout particulierement excite l’interet d’un garcon qui etait le neveu d’un Lord actionnaire d’Atlantis/Toronto. Il lui avait ecrit plusieurs lettres enflammees. Elle avait repondu en disant qu’elle ne souhaitait pas poursuivre cette relation, et il avait, peut-etre avec l’aide de quelque moniteur cache, reussi a les rencontrer, elle et son mini chaperon, un matin qu’elle chevauchait en direction de l’Academie de Miss Matheson. Elle lui avait alors remis en memoire la recente rupture de leurs relations en ne daignant pas le reconnaitre ; il avait malgre tout persiste, et le temps qu’elle atteigne les portes de l’Academie, le mini chaperon avait recueilli des preuves suffisantes pour justifier des poursuites pour harcelement sexuel, si Nell avait voulu s’engager dans une telle voie.
Elle n’y songeait evidemment pas, car cela aurait souleve un nuage d’opprobre susceptible de ruiner la carriere du jeune homme. Au lieu de cela, elle prit un extrait de cinq secondes de la cine-sequence enregistree par le mini-chaperon : celle ou, abordee par le garcon, Nell repondait : « Je suis desolee, mais j’ai peur que vous ne forciez votre avantage », tandis que le jeune homme, oublieux des consequences eventuelles, insistait comme s’il n’avait pas entendu. Nell incorpora cette information dans une carte de visite interactive qu’elle s’arrangea pour faire deposer non loin du domicile familial du jeune homme. Elle ne tarda pas a recevoir de sa famille des excuses en bonne et due forme, et elle ne devait plus jamais entendre parler de l’importun.
Maintenant qu’elle avait ete presentee a la bonne societe, ses preparatifs de visite des Territoires concedes etaient aussi elabores que ceux de n’importe quelle dame de la Nouvelle-Atlantis. Hors de l’enclave, elle et sa chevaline etaient entourees de toutes parts par une armure volante de gousses de surveillance qui tenaient lieu de premiere ligne de defense personnelle. Le corps de la chevaline d’une dame a la page affectait une sorte de forme creusee en Y qui eliminait la necessite de monter en amazone, aussi Nell pouvait-elle a loisir porter une tenue parfaitement normale : un justaucorps qui mettait en valeur sa taille d’une etroitesse a la mode, si delicatement affinee sur les appareils de gymnastique de l’Academie qu’on aurait pu la croire faconnee au tour dans du bois de noyer. Par-dessus, la jupe, les manches, le col et le chapeau veillaient a ce qu’aucun des jeunes bandits des Territoires concedes n’ait l’occasion, par leur regard, de porter atteinte a son espace corporel, et de peur que ses traits remarquables ne se revelent une trop grande tentation, elle portait egalement un voile.
Le voile etait un champ de microscopiques aerostats en forme d’ombrelle, programmes pour voler en formation serree a quelques centimetres de son visage. Tous pointaient vers l’exterieur. Normalement, les aerostats demeuraient fermes, ce qui les rendait presque invisibles ; tout au plus aurait-on dit une ombre devant son visage, meme si, vu de cote, le mur qu’ils formaient etait trahi par un subtil miroitement de l’air. Sur un ordre de Nell, ils s’ouvraient en partie. Entierement deployes, ils se touchaient presque. Leur surface exterieure etait reflechissante, leur surface interieure noir mat, de sorte que Nell pouvait voir au travers comme si elle regardait au travers d’une plaque de verre fume. Mais les autres ne distinguaient qu’un voile chatoyant. On pouvait programmer les ombrelles selon diverses inclinaisons – afin qu’elles gardent toujours la meme forme rigide, comme un masque d’escrimeur, ou bien ondulent comme une voilette de soie fine, selon le mode choisi.
Le voile offrait a Nell une protection contre les curiosites indesirables. Beaucoup de femmes actives de la Nouvelle-Atlantis utilisaient egalement le voile comme un moyen d’affronter le monde a leur avantage, en se garantissant qu’on les jugerait sur leurs merites propres et non sur leur apparence. Le voile avait en outre une fonction protectrice, en reflechissant les rayons solaires nocifs et en interceptant une bonne partie des nanosites deleteres qui auraient sinon risque de s’introduire sans obstacles dans la bouche ou les fosses nasales.
Sa derniere fonction etait un souci particulier pour l’agent Moore, ce matin-ci. « Ca tourne au vilain, ces temps derniers, dit-il. Les combats ont ete particulierement mechants. » Nell avait deja pu le deduire de certaines bizarreries de comportement du policier : il veillait tard la nuit, ces temps derniers, gerant quelque entreprise complexe etalee sur son plancher mediatronique, et elle soupconnait qu’il devait s’agir d’une sorte de bataille, pour ne pas dire une guerre.
A la faveur de sa traversee de Dovetail, elle parvint avec sa chevaline au sommet d’une eminence qui offrait, par temps clair, une vue magnifique sur les Territoires concedes, Pudong et Shanghai. Mais aujourd’hui, l’humidite s’etait figee en nappes de nuages qui formaient un tapis ininterrompu a quelque trois cents metres sous leur niveau, de sorte que ce haut plateau surmontant New Chusan ressemblait a une ile, seule dans l’univers, a l’exception du cone couronne de neige de la clave de Nippon, quelques kilometres plus haut sur la cote.
Elle sortit par la porte principale et descendit la colline. Elle continuait d’approcher la couche de nuages mais sans jamais tout a fait y parvenir ; plus elle descendait, plus la lumiere s’adoucissait et, apres quelques minutes, elle n’etait plus en mesure, lorsqu’elle se retournait, de distinguer l’entassement anarchique de petites communautes de Dovetail, pas plus que les clochers de St. Mark ou la Source Victoria au-dessus. Encore quelques minutes de descente, et le brouillard devint si epais que sa visibilite s’etait reduite a quelques metres ; deja, elle percevait la puanteur primitive de l’ocean. Elle depassa le site originel de la clave Sendero. Les Senderos en avaient ete extirpes de maniere sanglante, quand l’Application du Protocole avait decouvert qu’ils collaboraient avec les Rebelles du Neo-Taiping, un culte fanatique oppose a la fois aux Poings et a la Republique cotiere. Ce bout de terrain etait alors passe aux mains des Dong, minorite ethnique originaire de Chine du Sud-Ouest et chassee de ses terres natales par la guerre civile. Ils avaient abattu la haute muraille pour batir a la place une de leurs pagodes a degres si caracteristiques.
A part cela, les TC n’avaient guere change. Les operateurs des gigantesques mediatrons muraux qui avaient tant effraye Nell lors de sa premiere nuit dans les Territoires concedes avaient pousse la luminosite au maximum, pour tenter de compenser le brouillard.
Sur les quais, non loin de l’Aerodrome, les compilateurs de New Chusan avaient, geste charitable, degage un petit espace pour le Vatican. Les premieres annees, il n’avait abrite qu’une mission dont le batiment d’un etage logeait les thetes qui avaient pousse leur style de vie jusqu’a son terme logique et s’etaient donc retrouves sans logis, drogues, traques par les creanciers, ou fuyant les rigueurs de la loi et les abus de leurs proches.
Plus recemment, ces fonctions etaient devenues annexes, et le Vatican avait programme les fondations de l’edifice pour extruder en quantite des etages supplementaires. Le Vatican exprimait un certain nombre de reticences ethiques serieuses vis-a-vis de la nanotechnologie, mais il avait finalement decide qu’on pouvait l’admettre aussi longtemps qu’elle evitait de chambouler l’ADN ou de creer des interfaces directes avec le cerveau humain. Recourir a la nanotech pour extruder des batiments ne posait pas de probleme, encore heureux, car Vatican/Shanghai devait chaque annee ajouter deux etages au Libre Sanatorium de Phtisie. Desormais, le batiment dominait largement tous les autres edifices batis sur le front de mer.
Comme toujours avec les structures extrudees, le style etait d’une monotonie extreme, tous les etages etant parfaitement identiques. Les murs etaient construits avec un materiau beige qui n’avait rien d’exceptionnel, deja utilise pour une bonne partie des batiments des TC, un detail malheureux, car il avait une attraction presque magnetique pour les cadavres cendres des mites en suspension dans l’air. Comme tous les autres edifices constitues de la sorte, le Libre Sanatorium de Phtisie avait donc au cours des ans vire au noir, et meme pas de maniere homogene, mais en trainees verticales a cause de la pluie. Une plaisanterie eculee disait que l’exterieur du Sanatorium ressemblait fort a l’interieur des poumons de ses locataires. Les Poings de la juste harmonie avaient toutefois fait de leur mieux pour l’egayer en y placardant nuitamment leurs affiches rouges.
Harv etait etendu tout en haut d’une couchette a trois niveaux, au vingtieme etage, partageant une petite salle et sa reserve d’air purifie avec une douzaine d’autres asthmatiques chroniques. Son visage etait masque par un phantascope et le pansement plaque autour de ses levres enserrait un tube epais connecte a la prise
