Cirocco regarda le sol sans le voir. Elle prit une profonde inspiration puis expira.
« Parfait. Voyons ces parachutes. » Elle se dirigea vers Gaby, lui toucha l’epaule, la tira doucement de la paroi pour la conduire vers l’arriere de la nacelle. Elle etait aussi docile qu’une enfant. Ses epaules etaient crispees et elle tremblait.
« A vrai dire, je ne peux pas te les montrer, reprit Calvin. Tant que je n’ai pas saute. Ils sont produits au moment ou tu passes par-dessus bord. Comme ceci. »
Il se pencha pour empoigner un paquet de filaments blancs qui pendaient. Ils s’allongerent. Il entreprit de les separer pour former un filet lache. La matiere avait une consistance filante mais restait rigide lorsqu’on ne l’etirait pas.
Il passa une jambe par un interstice du filet, puis l’autre. Il rassembla le tout autour de ses hanches pour former un panier serre. Puis il glissa les bras par d’autres ouvertures et se retrouva bientot emmaillote dans un cocon.
« Tu as deja saute ; tu connais la man?uvre. Es-tu bonne nageuse ?
— Excellente, si ma vie en depend. Gaby ? Tu nages bien ? »
Il lui fallut un moment pour prendre conscience de leur existence ; une lueur d’interet vacilla alors dans son regard.
« Nager ? Bien sur. Comme un poisson.
— Parfait, dit Calvin. Regardez-moi et faites pareil. »
Il siffla et un trou s’agrandit dans le sol devant lui. Il leur fit un signe de main, franchit l’ouverture et tomba comme une pierre. Ce qui n’etait pas aussi rapide que ca dans une gravite d’un quart mais bien suffisant, songea Cirocco, avec un parachute non teste.
Les filaments se devidaient derriere lui comme un fil d’araignee. Puis jaillit une enveloppe bleu pale, rigide, en un paquet serre. Le tout dura moins d’une seconde. Elles se pencherent a temps pour voir le parachute s’ouvrir et entendre le froissement et le claquement de l’etoffe dans laquelle s’engouffrait l’air. Calvin flottait vers le sol en leur faisant signe.
Elle se tourna vers Gaby qui revetait deja le harnais. Elle etait si pressee de sortir qu’elle sauta avant que Cirocco n’ait eu le temps de le verifier.
En voila deux sur trois, se dit-elle, et a son tour, elle passa le pied dans le troisieme filet. Les fibres etaient chaudes et elastiques, confortables une fois bien mises en place.
Le saut relevait de la routine, si l’on peut du moins employer un tel terme sur Themis. Le parachute faisait un cercle bleu contre le ciel jaune au-dessus d’elle. Il semblait plus petit qu’il n’eut fallu mais compte tenu de la faible gravite et de la pression elevee cela semblait apparemment suffire. Elle agrippa une Poignee de filaments pour se guider vers la berge de la riviere.
Elle atterrit debout et se defit rapidement de son harnais. Le parachute s’aplatit sur la rive boueuse en recouvrant a moitie Gaby.
Dans l’eau jusqu’aux genoux, elle regarda Bill se hater dans sa direction. Il etait difficile de ne pas rire : il avait l’air d’un poulet pale et deplume avec ce duvet court qui lui recouvrait la poitrine, les jambes, les bras, le visage et le crane.
Elle mit les deux mains sur son front et caressa son crane frisotte a rebrousse-poil. A mesure qu’il s’approchait son sourire s’elargissait.
« Suis-je comme dans ton souvenir ? lui dit-elle.
— Encore mieux. » Il franchit avec force eclaboussures les derniers pas qui les separaient. Il l’etreignit. Ils s’embrasserent. Elle ne pleura pas ; elle n’en avait pas envie malgre le bonheur qui la submergeait.
August et Bill avaient accompli des merveilles en l’espace de six jours seulement, en s’aidant uniquement du rebord acere de leurs boucles de scaphandre. Ils avaient edifie deux cabanes ; la troisieme avait deja deux murs et la moitie d’un toit. Elles etaient formees de branches liees ensemble et colmatees avec de la boue. Les toits en pente etaient faits de chaume.
« C’est ce que nous pouvions faire de mieux, expliqua Bill, en leur faisant faire le tour du proprietaire. J’avais songe les construire en adobe mais le soleil n’aurait pas seche la boue assez vite. Telles quelles, elles nous protegent du vent et de la plus grande partie des pluies. »
Les huttes faisaient interieurement deux metres sur deux ; elles etaient couvertes d’une couche epaisse de paille seche. Cirocco ne pouvait y tenir debout mais elle ne songea pas a soulever une objection : pouvoir dormir a l’abri n’avait rien de risible.
« Nous n’avons pas eu le temps de finir l’autre avant votre arrivee, poursuivait-il. Il faudra encore une journee, avec l’aide de vous trois. Gaby, celle-ci est pour Calvin et toi. Cirocco et moi emmenagerons dans celle qu’avait August. Elle dit qu’elle veut la nouvelle. » Ni Calvin ni Gaby ne dirent rien mais cette derniere restait collee a Cirocco.
August avait un air epouvantable : elle avait vieilli de cinq ans depuis la derniere fois que Cirocco l’avait vue. C’etait un spectre amaigri aux yeux caves et ses mains tremblaient en permanence. Elle semblait incomplete, comme si on lui avait ote la moitie d’elle-meme.
« Nous n’avons pas eu le temps d’abattre une bete aujourd’hui, disait Bill. Nous etions trop occupes par la nouvelle maison. August, y a-t-il suffisamment de restes d’hier ?
— Je pense que oui.
— Pourrais-tu aller les chercher ? »
Elle s’eloigna. Bill croisa le regard de Cirocco, pinca les levres et lentement hocha la tete.
« Pas de nouvelles d’April, hein ? demanda-t-il a voix basse.
— Pas un mot. De Gene non plus.
— Je ne sais pas comment elle va reagir. »
Apres le repas, Bill les mit sur le chantier de la troisieme hutte. Apres les deux premieres, c’etait une tache de routine : ennuyeuse, mais sans difficulte physique ; ils pouvaient aisement deplacer de gros rondins mais couper meme les plus petits soulevait enormement de problemes. Si bien que le fruit de leurs efforts ne s’averait guere esthetique.
Lorsque ce fut termine, Calvin penetra dans la hutte qu’on lui avait assignee tandis qu’August demenageait dans l’autre. Gaby paraissait perdue mais en fin de compte elle parvint a balbutier qu’elle allait faire un tour et ne serait pas revenue avant plusieurs heures. Elle partit avec une mine affligee.
Bill et Cirocco se regarderent. Bill haussa les epaules puis l’invita dans la hutte restante.
Cirocco s’assit, mal a l’aise. Elle avait de nombreuses choses a demander mais hesitait a commencer.
« Comment cela s’est-il passe pour toi ? finit-elle par dire.
— Si tu veux parler de la periode entre la collision et mon reveil ici, je m’en vais te decevoir : je n’en ai pas le moindre souvenir. »
Elle se pencha pour lui tater doucement le front.
« Pas de migraine ? Ni de vertiges ? Calvin ferait mieux de t’examiner. »
Il fronca les sourcils. « Ai-je ete blesse ?
— Plutot salement. Ton visage etait couvert de sang et tu etais totalement inconscient. C’est tout ce que j’ai pu remarquer en l’espace de quelques secondes. Mais j’ai eu l’impression que tu pouvais avoir une fracture du crane. »
Portant la main a son front, il se tata les tempes puis la nuque.
« Je ne sens aucun point sensible. Pas de bleus non plus. Cirocco, je… »
Elle lui posa une main sur le genou. « Appelle-moi Rocky, Bill. Tu sais bien que tu es le seul avec qui ca ne me gene pas. »
Il se renfrogna et detourna les yeux.
« D’accord, Rocky. C’est de ca justement que je veux te parler. Et pas seulement de… la periode d’obscurite comme l’appelle August. Pas seulement de cette amnesie. Mais un tas de choses restent vagues pour moi.
— Telles que ?
— Telles que mon lieu de naissance, mon age, l’endroit ou j’ai grandi et l’ecole que j’ai frequentee. Je vois le visage de ma mere mais reste incapable de me rappeler son nom, ou de savoir si elle est vivante ou morte. » Il se frotta le front.
