n’y parvenaient pas et devenaient des heros morts.
« Mais depuis que je me suis mise a soigner la race humaine, j’ai du reviser mon plan. Certains de ceux qui ont besoin d’un traitement sont physiquement trop faibles pour sortir simplement de leur lit. Il n’est pas question pour eux de terrasser des dragons, bien evidemment, mais il est d’autres moyens de prouver sa valeur et je leur offre desormais une chance. Vous pouvez voir cela comme une miette concedee a la notion humaniste de fair play. Mais entendons-nous : je ne garantis pas l’equite de tout cela. C’est a vous de prendre vos risques.
— Cela, je le comprends egalement.
— Eh bien, voila qui est regle. A moins que vous n’ayez encore une question, vous pouvez disposer. Revenez lorsque vous serez digne de mon attention. » Mais elle ne se detourna pas pour autant.
« Mais que voulez-vous de moi ? »
Elle se rassit plus droite et se mit a compter sur ses doigts – de petites saucisses boursouflees incrustees de pierreries : les bagues elles-memes avaient disparu, noyees dans la graisse.
« Un : rien. Vous rentrez chez vous et vous laissez tomber. Deux : le plus simple. Vous partez de la couronne et grimpez jusqu’ici. Vous avez a peu pres une chance sur trente d’y arriver. Trois », et laissant tomber son decompte, elle embrassa d’un mouvement de bras les personnages assis autour d’elle. « Vous vous joignez a la partie. Soyez distrayant et je vous garantis la sante eternelle. Tous ces gens sont arrives dans la meme situation que vous. Ils ont decide de jouer la securite. Il y a des tas de films et comme je crois vous l’avoir dit, la nourriture est bonne. Mais le taux de suicides est eleve. »
Chris regarda autour de lui, attentivement, pour la premiere fois. Il pouvait comprendre pourquoi. Certains des personnages n’avaient vraiment plus l’air vivant. Ils demeuraient assis, les yeux fixes sur l’ecran gigantesque, telles des presences ennuyees qui exsudaient la depression comme une aura grise d’effet Kirlian.
« Quatre : vous descendez et vous
« Telles sont les grandes lignes. Maintenant, a vous de decider. Est-ce que vous sautez sur la voie ou est-ce que vous attendez qu’un autre le fasse a votre place ? Ces gens esperent en la venue de quelqu’un de plus courageux qu’eux, quelqu’un qui souffre de leur mal. A vrai dire, il y a meme ici un homme qui souffre de la meme chose que vous. La, celui qui a ce regard affame. Si vous descendez, mort ou vif vous pouvez etre son sauveur. Ou bien vous pouvez vous joindre a lui et attendre en sa compagnie l’arrivee d’un
Chris regarda l’homme et recut un choc. Des yeux affames. La description etait parfaite. Pendant un instant terrifiant, Chris s’imagina a ses cotes.
« Mais que voulez-vous que je fasse au juste, gemit-il. Vous ne pouvez pas me mettre sur la voie ? »
Il sentait que Gaia se desinteressait de lui peu a peu. Son regard etait attire par le scintillement des images sur l’ecran.
Mais elle se tourna vers lui une ultime fois.
« Il y a la-dessous un million de kilometres carres de terrain. Une geographie telle que vous ne l’avez jamais imaginee. Il existe un diamant de la taille du Ritz, enchasse au sommet d’une montagne de verre. Rapportez-moi ce diamant. Il existe des tribus qui vivent sous une impitoyable oppression, esclaves de creatures aux yeux rouges et brillants comme des braises. Liberez-les. Il existe cent cinquante dragons, tous differents, repartis sur toute ma circonference. Tuez-en un seul. Il existe mille torts a redresser, mille obstacles a surmonter, mille innocents a sauver. Je vous conseille de commencer par parcourir a pied mon interieur. Le temps que vous soyez retourne a votre point de depart et je vous garantis que vos capacites auront ete testees plus d’une fois.
« C’est a vous de decider, desormais. Cet homme, ici mome, et soixante-treize autres sur Terre, vous attendent. Ils sont fichtrement bien ligotes sur la voie de chemin de fer. C’est a vous de les sauver et vous savez deja pour commencer que vous etes peut-etre incapable de vous sauver vous-meme. Mais si vous mourez, votre mort au moins comptera pour quelque chose.
« Alors, qu’est-ce que ce sera ? Commandez-vous a boire ou sinon, disparaissez de ma vue. »
8. L’Aviateur
Robin n’etait pas du genre a taper du pied : elle n’avait pas passe pour rien les douze dernieres annees releguee a l’ecart des regions superieures du Covent. N’empeche, d’un point de vue emotionnel, elle trepignait.
Quelqu’un etait cense la raccompagner jusqu’a l’ascenseur mais elle n’attendit pas : telle une fourmi perdue parmi des elephants, elle retrouva son chemin au milieu des monuments.
C’etait ridicule. Etait-elle censee etre impressionnee ? Si le gachis pouvait etre impressionnant, alors la, elle etait servie. Des cathedrales. Des danseurs a claquettes. Un machin obscene et boursoufle qui se faisait passer pour la Grande Mere et qu’entouraient des sycophantes apathiques. Et pour couronner le tout ?
Des heros.
Elle cracha dans la direction approximative de Notre-Dame.
Pourquoi devrait-elle desirer faire le salut de vingt-six inconnus ? L’un d’eux sans doute etait son pere. Gaia avait souligne le fait et recu en reponse un regard ahuri. La notion de paternite etait pour Robin aussi etrangere que celle du marche a primes.
On n’avait rien pour rien, avait dit Gaia. Alors, que dire des vingt-six autres qui comptaient sur Robin pour qu’elle affronte une mort horrible et dangereuse ? Tout son etre se rebellait a cette idee. Qu’une seule des victimes eut appartenu au Covent et elle aurait remue ciel et terre pour la sauver. Mais des etrangers ?
Elle s’etait fait pieger depuis le debut. Il n’y avait pas besoin de persister dans l’erreur. Rester au milieu de ce pitoyable ramassis de leche-cul etait absolument hors de question, tout comme de jouer le jeu de Gaia. Elle allait rentrer chez elle et vivre sa vie comme la Grande Mere l’entendait.
Elle trouva l’ascenseur et pressa le bouton d’appel. Un carillon retentit et elle penetra dans la cabine. Mal concue, remarqua-t-elle en cherchant autour d’elle des poignees de maintien. Il y avait deux boutons a pousser – l’un marque : « Paradis », l’autre : « En Bas ! » Elle ecrasa le second et leva les mains pour se retenir au plafond au cas ou la descente serait trop rapide. Dans cette position et dans cette expectative, il n’y avait rien d’alarmant a sentir ses pieds quitter le sol. Il y eut un instant de flottement avant qu’elle comprenne que le plafond ne se rapprochait pas. A vrai dire, il s’eloignait meme lentement. Elle baissa les yeux.
Elle vit ses bottes. Et six cents kilometres plus bas, Nox, la Mer de Minuit.
Le temps ralentit brusquement. Elle sentit une decharge d’adrenaline envahir brusquement ses extremites. Des images se mirent a defiler : fugaces, et pourtant detaillees a l’extreme. L’air sentait bon. Avec toute son energie elle ecarta les membres. Mais ses pieds et ses mains semblaient curieusement lointains. Puis tout se dissocia tandis que la peur et le desespoir manquaient la submerger.
Lorsqu’elle se mit a hurler, sa taille franchissait seulement le niveau du plancher de l’ascenseur. Elle continua de sombrer, jurant et criant a pleine voix. Les parois qui etaient presque a sa portee disparurent loin au- dessus d’elle. L’ascenseur n’etait plus qu’un cube lumineux de plus en plus petit.
Ses calculs n’etaient pas faits avec l’espoir que leur resultat la ramenerait parmi les vivants. Elle voyait la mort qui l’attendait bien des kilometres plus bas. Ce qu’elle desirait savoir, c’etait : Dans combien de secondes ? ou de minutes ? Se pouvait-il qu’il lui reste des heures a vivre ?
Son education dans l’Arche lui etait d’un grand secours : accoutumee a la force centrifuge, elle pouvait traiter ce genre de probleme plus aisement que ceux lies a la gravitation. Robin n’avait jamais eu l’occasion de vivre dans un champ de gravitation appreciable.
Elle partit d’une donnee connue, la pesanteur d’un quarantieme de g qui regnait au moyeu. Lorsque le plancher de l’ascenseur s’etait derobe sous elle, sa vitesse de chute initiale avait ete d’un quart de metre par seconde. Mais son acceleration ne serait pas identique. Un corps en deplacement a l’interieur d’un objet en rotation ne suit pas une trajectoire radiale mais se deplace apparemment dans la direction contraire au