Horza.
— On peut toujours l’enfermer quelque part, repondit-il en regardant Yalson, qui haussa a son tour les epaules.
— Oh, et puis apres tout, pourquoi pas ? conclut-elle.
Unaha-Closp avancait dans le train. Dehors il voyait la zone d’entretien-reparation, avec toutes ses machines – tours, forges, bancs de soudure, bras articules, unites de rechange et berceaux geants accroches au plafond auxquels s’ajoutait un unique portique suspendu qui ressemblait a un pont etroit –, le tout scintillant sous la lumiere vive qui tombait du plafond.
Le train presentait un interet certain ; dans cet environnement technologique archaique, il y avait decidement beaucoup de choses a voir, beaucoup de pieces a toucher et a explorer, mais Unaha-Closp etait surtout content de se retrouver un moment seul. La compagnie des humains s’etait averee lassante, au bout de quelques jours, et l’attitude du Metamorphe le plongeait constamment dans le plus grand desarroi. Cet homme etait un
Quel plaisir il avait ressenti en se montrant capable de reagir plus vite que les autres, la-bas, dans le tunnel, et peut-etre meme de leur sauver la vie ! Sans doute avait-il meme sauve celle du Metamorphe, cet ingrat, en assommant Xoxarle. Il rechignait a se l’avouer, mais le drone s’etait senti eclatant de fierte quand Horza l’avait remercie. Mais voila, apres l’incident, l’homme n’avait pas change d’attitude a son egard ; il oublierait sans doute ce qui s’etait passe, ou bien il voudrait y voir une aberration momentanee dans le comportement d’une machine indecise, anormale.
Unaha-Closp etait seul a savoir ce qu’il ressentait, ce qui l’avait pousse a prendre des risques dans le seul but de proteger des humains.
Il se deplacait ca et la dans le train bourdonnant, brillamment eclaire ; on aurait dit une piece mobile faisant partie de l’engin lui-meme.
Wubslin se gratta la tete. En se dirigeant vers la cabine de pilotage, il s’etait arrete dans le wagon-reacteur, dont certaines portes refusaient de s’ouvrir. Elles devaient comporter un genre de verrouillage de securite, sans doute commande depuis la cabine… ou la passerelle… ou la plate-forme, il ne savait pas quel nom donner a la zone situee dans le nez du train. Puis il se souvint des recommandations de Horza et regarda par une fenetre.
Aviger etait toujours assis sur sa palette et tenait en joue l’Idiran, qui se tenait parfaitement immobile contre les poutrelles. Wubslin detourna les yeux, eprouva a nouveau la porte donnant dans le wagon du reacteur, puis secoua la tete.
Sa main, son bras faiblissaient. Au-dessus de lui, des rangees de sieges faisaient face a une serie d’ecrans vierges. Il se propulsait en s’accrochant au pied des fauteuils ; il avait presque atteint le couloir menant a la voiture de tete.
Il ne savait pas tres bien comment y arriver. A quoi pourrait-il s’agripper ? Enfin, inutile de s’en inquieter des maintenant. Il attrapa un nouveau pied de fauteuil et tira.
Depuis la plate-forme surplombant le secteur reparation, ils avaient vue sur le train de tete, celui ou se trouvait le drone. Ainsi immobilise au-dessus du sol en creux de la zone entretien, le long vehicule lustre, niche dans une alcove creusee a meme la paroi du fond, evoquait un astronef mince et etire tandis que, tout autour, le roc sombre faisait penser a un espace sans etoiles.
Le front barre d’un pli soucieux, Yalson avait les yeux fixes sur le dos de l’agent de la Culture.
— Je la trouve un peu trop docile, Horza, dit-elle juste assez haut pour que son compagnon l’entende.
— Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, repliqua ce dernier. Plus elle se montrera docile, mieux ca vaudra.
Yalson secoua imperceptiblement la tete, sans quitter du regard la femme qui les precedait.
— Non, elle nous mene en bateau. Elle n’etait pas comme ca avant. A mon avis, elle sait qu’elle peut se permettre d’attendre une occasion. Elle a un atout, et elle se decontracte en attendant le moment de l’abattre.
— Tu te fais des idees. Ce sont tes hormones qui prennent le dessus, qui te donnent des soupcons et des arriere-pensees.
Elle le regarda, transferant ainsi son regard soucieux de Balveda au Metamorphe. Ses yeux s’etrecirent.
— Quoi ?
— Je plaisantais, l’assura Horza en levant sa main libre, le sourire aux levres.
Yalson n’eut pas l’air convaincue.
— Elle prepare quelque chose. J’en suis sure, ajouta-t-elle en hochant distraitement la tete. Je le sens.
Quayanorl se traina dans le couloir de jonction, poussa la porte donnant dans le wagon et continua de ramper lentement sur le sol.
Il commencait a ne plus tres bien se rappeler son but. Il savait seulement qu’il devait continuer, aller toujours de l’avant, ramper, toujours ramper, mais pour faire quoi, cela il n’aurait su le dire. Le train etait un labyrinthe-torture concu pour multiplier ses souffrances.
Ils fouillerent du regard la vaste caverne, puis escaladerent des marches menant a une galerie, elle-meme donnant acces aux wagons d’habitation et de stockage.
Balveda se tenait au bord de la grande terrasse qui courait tout autour de la caverne, a mi-chemin entre le plancher et le plafond. Yalson surveilla l’agent de la Culture pendant que Horza ouvrait les portes conduisant a la section habitation. Balveda plongeait son regard dans le vaste espace degage de la salle ; ses mains fines reposaient sur la balustrade, dont la rambarde superieure lui arrivait aux epaules : pour les constructeurs du Complexe, elle serait montee a hauteur de hanches.
Non loin de la jeune femme, un long portique suspendu au plafond par des cables enjambait le vide pour rejoindre la terrasse du cote oppose de la caverne, ou un etroit tunnel brillamment eclaire s’enfoncait dans le roc. Le regard de Balveda courut sur toute la longueur de la passerelle, jusqu’a la lointaine entree du conduit.
Yalson se demanda un instant si la femme de la Culture envisageait de s’y precipiter subitement, mais elle savait tres bien que Balveda n’en ferait rien ; peut-etre desirait-elle seulement la voir tenter le tout pour le tout, ce qui lui permettrait a elle, Yalson, de lui tirer dessus et de s’en debarrasser une fois pour toutes.
Balveda detourna son regard de l’etroit pont metallique et Horza ouvrit d’un coup les portes de la zone habitation.
Xoxarle fit rouler ses epaules. Les fils glisserent legerement et s’amasserent par paquets.
L’humain qu’ils avaient laisse sur place pour monter la garde aupres de lui avait l’air fatigue ; peut-etre meme avait-il envie de dormir, mais Xoxarle se doutait bien que les autres ne resteraient pas longtemps absents. Il ne pouvait pas se permettre de trop avancer en besogne pour le moment, au cas ou, en rentrant, le Metamorphe remarquerait le deplacement de ses liens.
De toute maniere – meme si ce n’etait pas la conclusion la plus interessante a laquelle put aboutir la situation presente – il existait apparemment une forte possibilite pour que les humains ne trouvent jamais le calculateur intelligent-conscient qu’ils recherchaient tous. Auquel cas la meilleure ligne de conduite a adopter etait la passivite totale. Il laisserait les petits hommes le ramener a leur vaisseau. Le denomme Horza demanderait sans doute une rancon pour sa restitution ; d’ailleurs c’etait certainement pour cela qu’on le laissait en vie, il venait de s’en rendre subitement compte.
