« Vous comprenez ? Cette conviction venait du fait que leur corps comportait une ressemblance grossiere avec l’?il grandiose qui est notre demeure a tous – ils poussaient meme l’analogie jusqu’a comparer leurs ventouses aux amas globulaires – et leur appartenait donc en propre. Malgre l’absurdite de cette superstition paienne, ces creatures etaient prosperes et puissantes ; elles representaient en fait de fort respectables adversaires.
— Hmm…, fit Aviger. (Sans relever les yeux, il demanda :) Comment s’appelaient-elles ?
— Euh…, repondit Xoxarle de sa voix grondante. Leur nom… (L’Idiran reflechit.) Les Fanch, je crois.
— Jamais entendu parler.
— Ca ne m’etonne pas, ronronna Xoxarle. Nous les avons aneanties.
Yalson vit Horza regarder fixement par terre, non loin des portes donnant sur la station. Sans cesser de surveiller Balveda, elle s’enquit :
— Qu’est-ce que tu as trouve ?
Horza secoua la tete, se baissa comme pour ramasser sa trouvaille, puis interrompit son geste.
— On dirait un insecte, fit-il d’un ton incredule.
— Ah oui ? dit Yalson, peu impressionnee par cette decouverte.
Balveda se rapprocha afin de jeter un coup d’?il, et l’arme de Yalson suivit le mouvement. Horza se remit a secouer la tete en regardant l’insecte detaler sur le sol du tunnel.
— Ca alors, mais qu’est-ce qu’il peut bien faire ici ?
Entendant cela, Yalson fronca les sourcils ; elle decelait une nuance de panique dans la voix de son compagnon.
— Il est sans doute arrive la avec nous, remarqua Balveda en se redressant. Je parie qu’il a voyage clandestinement sur la palette ou sur une combi.
Horza ecrasa du poing la minuscule creature et la reduisit en une bouillie qui s’etala sur la roche sombre. Balveda ne cacha pas sa surprise. Quant a Yalson, son air soucieux s’accentua. Horza contempla la tache sur le sol du tunnel, essuya son gant, puis releva sur les deux femmes un regard contrit.
— Desole, dit-il a Balveda d’un air un peu gene. Je n’ai pas pu m’empecher de repenser a cette mouche, a bord du
Sur quoi il se releva et s’eloigna precipitamment en direction de la station. Balveda hocha la tete en fixant la petite marque par terre.
— Ma foi, declara-t-elle en haussant un sourcil, il y avait certainement d’autres moyens de prouver son innocence.
Xoxarle regarda les trois humains, un male et deux femelles, revenir dans la gare.
— Toujours rien, petit homme ? demanda-t-il.
— Beaucoup de choses au contraire, Chef de section, retorqua Horza en montant verifier les liens de l’Idiran.
Celui-ci poussa un grognement.
— Ils sont encore un peu trop serres, allie.
— Quel dommage ! Tachez donc de vider votre cage thoracique.
— Ha !
Xoxarle rit et crut que l’homme avait devine ses intentions. Mais l’autre se detourna et dit au vieil homme qui le gardait :
— Aviger, on monte dans le train. Tiens compagnie a notre ami ici present ; et tache de ne pas t’endormir.
— Aucun risque, il jacasse sans arret, grogna le vieux.
Les trois humains penetrerent dans le train. Xoxarle continua de parler.
Dans un des wagons, ils trouverent des ecrans allumes affichant des cartes du Monde de Schar a l’epoque ou le Complexe avait ete construit ; on y voyait les continents de la planete, avec leurs Etats et leurs villes ; sur l’un des ecrans apparaissaient des cibles, sur l’ecran voisin – dans un autre Etat – des silos a missiles et des bases aeriennes ou navales appartenant aux concepteurs du Complexe.
On distinguait egalement deux calottes polaires de petite taille, mais le reste de la planete comportait des steppes, des savanes, des deserts, des forets et des jungles. Balveda formula le desir de s’attarder pour etudier les cartes, mais Horza l’entraina et lui fit franchir une autre porte donnant vers l’avant du train. Au passage, il eteignit les projecteurs ; le bleu des oceans, le vert, le jaune, l’orange ou le marron des terres ainsi que l’azur des rivieres et le rouge des villes et des voies de communication… toutes ces couleurs eclatantes s’engloutirent progressivement dans un brouillard grisatre.
Xoxarle emplit sa cage thoracique, puis la vida. Il banda ses muscles et les fils glisserent sur ses plaques de keratine. Il s’interrompit en voyant que son gardien venait lui jeter un coup d’?il de plus pres.
— Votre nom, c’est bien Aviger, n’est-ce pas ?
— C’est celui qu’on me donne, en effet.
L’homme se planta devant l’Idiran et l’examina de bas en haut en commencant par ses trois pieds a trois orteils en plaque pour remonter le long de ses colliers de chevilles circulaires, ses genoux a l’aspect rembourre, sa massive ceinture de plaques pelviennes puis son torse plat, et parvint enfin a la grosse tete du chef de section, dont le visage s’inclinait vers lui.
— Peur que je me sauve ? tonna Xoxarle.
Aviger haussa les epaules et serra un peu plus fort son arme.
— Qu’est-ce que vous voulez que ca me fasse ? Moi aussi je suis prisonnier ici. Ce malade nous a tous pris au piege dans ces souterrains. Personnellement, j’aimerais rentrer. Ce n’est pas ma guerre a moi, ici.
— Attitude tres sensee. Si seulement les humains etaient plus nombreux a comprendre ce qui est a eux et ce qui ne l’est pas ! Surtout en matiere de guerre.
— Ouais, eh bien moi, ca m’etonnerait qu’on soit plus malin chez vous.
— Bon, disons que nous sommes differents.
— Dites ce que vous voulez. (Aviger contempla a nouveau le grand corps de l’Idiran, et reprit en s’adressant a sa poitrine :) Ce que j’aimerais, moi, c’est que chacun s’occupe de ses affaires. Mais rien ne change jamais, alors… Tout ca finira mal.
— Je trouve que vous n’avez pas vraiment votre place ici, Aviger, commenta Xoxarle en hochant lentement la tete d’un air sagace.
L’autre haussa les epaules et repondit sans lever les yeux :
— A mon avis, aucun d’entre nous n’a rien a faire ici.
— Les braves sont a leur place partout ou ils le veulent, repliqua l’Idiran sur un ton legerement plus dur.
Aviger contempla alors sa grosse face sombre.
— Ma foi, vous n’etes pas tres bien place pour dire ce genre de chose, il me semble.
Sur ces mots, il tourna les talons et regagna la palette. Sans le quitter des yeux, Xoxarle se mit a faire rapidement vibrer sa poitrine, tour a tour contractant puis relachant ses muscles. Les fils qui le maintenaient glisserent encore un peu. Derriere son dos, il sentit les liens se detendre imperceptiblement autour d’un de ses poignets.
Le train prenait de la vitesse. Comme les ecrans et les cadrans lui semblaient assombris, il regardait plutot les lumieres du tunnel. Elles avaient commence par defiler doucement derriere les vitres laterales de la grande salle de controle, plus lentes que le flux et le reflux paisibles de son souffle.
Mais maintenant, deux ou trois lumieres avaient le temps de passer a chacune de ses respirations. Le mouvement du train exercait une legere pression sur son dos, le renfoncait doucement dans son fauteuil et l’y ancrait. Son sang – en petite quantite seulement – avait seche sous lui et le maintenait colle sur son siege. Sa mission etait accomplie, il en etait certain. Il ne lui restait plus qu’une seule chose a faire. Il examina le tableau de bord en maudissant les tenebres qui s’amassaient peu a peu au fond de son ?il valide.
En cherchant le coupe-circuit du systeme de freinage prevu en cas de collision, il tomba sur le bouton
