commandant les feux avant. Ce fut comme un modeste don du ciel : au-devant de l’engin, le tunnel s’illumina d’un coup. La double paire de rails se mit a scintiller, et il distingua au loin, sur les parois, d’autres jeux d’ombres et de reflets lumineux marquant l’emplacement des portes antisouffle ou bien l’oree de tubes d’acces qui partaient en diagonale rejoindre les tunnels pietons.

Il y voyait de moins en moins, mais se sentait un peu plus a l’aise maintenant qu’il distinguait l’exterieur. Il craignit tout d’abord – mais de facon distante, toute theorique – que les feux alertent les humains, en admettant que, par chance, ceux-ci soient encore dans la gare. Mais en fin de compte, cela ne faisait guere de difference. L’air que le train poussait devant lui dans le conduit les avertirait bien assez tot de son arrivee. Il souleva un panneau situe pres du levier d’alimentation et inspecta l’interieur.

En proie a un leger vertige, il avait tout a coup tres froid. Il examina le coupe-circuit puis se pencha en avant, coince entre le bord du siege et celui de la console. Le sceau de sang se rompit sous lui, et il se remit a saigner. Alors il poussa son visage contre le levier, puis agrippa la manette de securite commandant le circuit de freinage d’urgence avec son unique main valide, qu’il cala de maniere a l’empecher de glisser. Cela fait, il resta immobile, couche sur le tableau de bord.

Malgre sa position, il avait toujours l’avant du train dans son champ de vision. Les lumieres se succedaient plus rapidement, maintenant. Le doux tangage du train le bercait. Le rugissement s’affaiblissait dans ses oreilles tandis que sa vue baissait encore, que la station s’eloignait, s’evanouissait derriere lui, et que de chaque cote du train, le courant lumineux s’accelerait progressivement.

Il n’avait aucun moyen d’estimer le temps qui lui restait. Il avait mis le processus en route, il avait fait de son mieux. On ne pouvait plus rien lui demander – enfin.

Il ferma son ?il unique, juste histoire de prendre un peu de repos.

Le train le bercait.

— Genial ! annonca Wubslin tout sourire lorsque Horza, Yalson et Balveda entrerent dans la cabine de pilotage. Il est pret a partir ! Tout marche parfaitement !

Pas la peine de faire dans ta culotte, le rabroua Yalson en regardant Balveda prendre un siege avant de l’imiter. On devra peut-etre emprunter les transtubes pour se deplacer.

Horza enclencha quelques boutons et lut les indications fournies par les divers circuits du train. Il dut donner raison a Wubslin : le train etait fin pret.

— Ou est ce fichu drone ? demanda-t-il a Yalson.

— Allo, drone ? Unaha-Closp ? fit-elle dans le micro de son casque.

— Quoi encore ? repondit l’interpelle.

— Ou es-tu ?

— J’examine de pres cette antique collection de materiel roulant. Finalement, je crois bien que ces trains sont encore plus anciens que votre vaisseau.

— Dis-lui de nous rejoindre, reprit Horza. (Puis, regardant Wubslin :) Tu as inspecte le train tout entier ?

Au moment ou Yalson transmettait la consigne au drone, l’ingenieur repondit :

— Sauf le wagon-reacteur ; il y a des coins ou je n’ai pas pu acceder. Ou sont les boutons qui commandent les portes ?

Horza les chercha quelques instants du regard en se rememorant la disposition des differents instruments de controle.

— La, indiqua-t-il enfin en montrant du doigt une serie de poussoirs et de cadrans lumineux a cote de Wubslin, qui se mit a les etudier.

Ainsi on lui donnait l’ordre de rentrer, on exigeait son retour ! Comme un esclave, un de ces medjels exploites par les Idirans, une vulgaire machine ! Eh bien, on allait voir.

Unaha-Closp avait lui aussi trouve des cartes-ecrans dans le train stationne a l’entree du tunnel. Le drone se suspendit dans les airs au niveau des taches colorees qui se dessinaient sur le plastique retroeclaire. Il actionna les commandes au moyen de ses champs manipulateurs et alluma plusieurs petites rangees de voyants marquant l’emplacement des cibles des deux camps, les principales villes et les installations militaires.

Toutes choses depuis longtemps reduites en poussiere ; et dire que cette precieuse civilisation humanoide avait ete integralement ecrasee, repandue sous les glaciers ou emportee par les vents, les embruns et la pluie, puis prise dans les glaces – oui, une civilisation entiere. Tout ce qui restait d’elle, c’etait ce pathetique labyrinthe- tombeau.

Ah, elle etait belle, leur humanite – quel que soit le terme employe par ces gens pour se definir eux- memes !… Il ne restait plus que leurs machines. Mais les autres, cela leur servirait-il de lecon ? Dechiffreraient-ils, dans cette boule de roc gele, le message qu’elle etait censee transmettre ? Il etait permis d’en douter.

Laissant derriere lui les ecrans allumes, Unaha-Closp quitta le train et s’engouffra dans le tunnel en direction de la station. Les souterrains avaient beau etre eclaires, il y regnait toujours une temperature tres basse, et le drone vit une espece de cruaute sans ame dans la dure lumiere jaune-blanc qui tombait a flots du plafond et des murs ; on aurait dit un eclairage de salle d’operation ou de salle de dissection.

La machine longea les tunnels en songeant que cette cathedrale de tenebres etait devenue une espece d’arene vitrifiee, un vaste creuset d’experimentation.

Xoxarle etait toujours ligote a sa poutrelle. Le regard qu’il jeta a Unaha-Closp en le voyant emerger du tunnel deplut fortement au drone ; celui-ci ne sut pas interpreter l’expression faciale de la creature – en avait-elle seulement ? – mais quelque chose lui mit vaguement la puce a l’oreille. Sur le moment, il avait eu l’impression que le prisonnier venait de s’immobiliser brusquement, pour ne pas se faire prendre en flagrant delit.

Depuis l’entree du tunnel, le drone vit Aviger lever les yeux vers lui, assis sur sa palette, puis les detourner presque aussitot sans meme se donner la peine de le saluer d’un geste.

Le Metamorphe et les deux femmes se trouvaient dans la cabine de pilotage du train en compagnie de Wubslin. En les apercevant, Unaha-Closp partit vers les passerelles d’acces et la portiere la plus proche. La, il marqua une pause. L’air bougeait faiblement ; c’etait imperceptible, mais indeniable. Il le sentait tres bien.

Sans doute des circuits automatiques qui, depuis le retablissement du courant, amenaient l’air de la surface ou le faisaient circuler dans des unites de purification atmospherique.

Unaha-Closp monta dans le train.

— Quelle deplaisante petite machine ! dit Xoxarle a Aviger.

Le vieil homme acquiesca vaguement. La creature avait remarque qu’Aviger la regardait moins quand elle lui parlait, comme si le son de sa voix rassurait son gardien en lui confirmant que l’Idiran etait toujours attache a la meme place et qu’il se tenait tranquille. Par ailleurs, ses discours – appuyes de mouvements de tete en direction de l’humain, de haussements d’epaules occasionnels et de petits rires – lui donnaient un pretexte pour faire peu a peu glisser ses liens. Alors il parlait. Avec un peu de chance, les autres resteraient un bon moment dans le train et il reussirait a se liberer.

Il leur ferait passer un sale quart d’heure, s’il parvenait a s’enfuir dans les tunnels… arme !

— Elles devraient pourtant etre ouvertes, disait Horza. (A en croire les indications du tableau de bord, les portieres de la voiture-reacteur n’etaient pas verrouillees.) Tu es sur d’avoir fait ce qu’il faut ? reprit-il en regardant l’ingenieur.

— Naturellement, repliqua celui-ci, l’air vexe. Je connais quand meme le fonctionnement d’un certain nombre de systemes de verrouillage. J’ai essaye de faire tourner la molette, mais elle se desserre ; je sais, mon bras ne marche pas tres bien, mais… Enfin, ca aurait du s’ouvrir.

— Sans doute une panne, remarqua Horza.

Il se redressa et regarda vers l’arriere du train, comme si ses yeux pouvaient percer les cent metres de plastique et de metal qui le separaient du wagon-reacteur.

— Hmm…, reprit-il. Tu crois qu’il y a assez de place la-dedans pour le Mental ?

Wubslin detacha son regard du tableau de bord.

— Ca ne me serait pas venu a l’idee.

— Je suis la, lanca le drone sur un ton de defi en franchissant le seuil de la cabine. Que voulez-vous encore de moi ?

— Tu as mis un temps fou a inspecter l’autre train, declara Horza.

— J’ai procede minutieusement. Plus que vous, si j’ai bien entendu ce que vous disiez a l’instant. Ou peut-il

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