regarder. Il contemplait distraitement son arme en chantonnant vaguement et en se demandant ce qu’il ferait si – par un quelconque hasard – il decouvrait lui-meme le Mental. Par exemple, si les autres se faisaient tuer et s’il restait seul avec cet engin. Les Idirans paieraient, sans doute une jolie somme pour le recuperer. La Culture aussi, d’ailleurs. Et elle avait de l’argent, meme si ses citoyens etaient censes ne pas s’en servir dans la vie de tous les jours.
Reveries que tout cela, mais, etant donne la situation, il pouvait arriver n’importe quoi. On ne savait jamais comment les choses pouvaient tourner. Il acheterait des terres : une ile sur une jolie planete bien tranquille, par exemple. Il subirait un retrotraitement anti-age, eleverait une race d’animaux couteux et frequenterait les riches par l’intermediaire de ses relations. Ou bien il embaucherait quelqu’un pour se charger du gros travail ; quand on avait de l’argent, ce genre de chose devenait possible. Tout devenait possible.
L’Idiran parlait toujours.
Il avait pratiquement reussi a degager une main. C’etait tout ce qu’il pouvait faire pour l’instant, mais peut- etre parviendrait-il plus tard a tortiller son bras et a le liberer ; c’etait de plus en plus facile. Il y avait un bon moment que les humains etaient dans le train ; combien de temps y resteraient-ils encore ? La petite machine etait arrivee apres les autres. Il l’avait vue juste a temps sortir du tunnel ; comme il n’ignorait pas qu’elle y voyait mieux que lui, il avait cru un temps qu’elle avait vu bouger le bras qu’il essayait de liberer, du cote oppose a son gardien. Mais la machine avait a son tour disparu dans le train, il n’etait rien arrive. L’Idiran ne cessait de surveiller Aviger pour s’assurer qu’il n’avait rien remarque. Mais le vieil homme semblait perdu dans ses reves. Alors Xoxarle continua de discourir, de declamer dans le vide le recit des anciennes victoires idiranes.
Sa main etait presque libre.
Quelques grains de poussiere s’echapperent d’une poutrelle situee juste au-dessus de lui, a environ un metre au-dessus de sa tete, et, au lieu de tomber en pluie dans l’air quasi immobile, s’eloignerent quelque peu de l’Idiran. Celui-ci regarda a nouveau le vieil homme et tira sur les fils qui maintenaient son autre main. Allez,
Unaha-Closp dut marteler a grands coups l’angle d’un virage pour se frayer un passage dans le boyau exigu qu’il voulait emprunter. Ce n’etait meme pas un conduit d’aeration, mais une simple gaine a cables. Qui menait toutefois au compartiment du reacteur. La machine verifia ses donnees sensorielles : meme taux de radiations ici que dans l’autre train.
Elle se coula de force dans le leger creux qu’elle avait pratique dans la gaine et s’enfonca dans les entrailles de metal et de plastique du wagon silencieux.
Les lumieres formaient maintenant une ligne continue et defilaient trop vite, de part et d’autre du train, pour que l’?il les distinguat individuellement. Au-devant du train, au bout des rails, elles se detachaient parfois les unes des autres a la faveur d’un virage, ou encore au bout d’une ligne droite, puis s’enflaient, se rejoignaient et passaient en trombe derriere les vitres telles des etoiles filantes dans la nuit.
Le train avait mis longtemps pour atteindre sa vitesse maximale ; pendant de longues minutes il avait lutte contre l’inertie de ses milliers de tonnes. Mais il y etait arrive et foncait aussi vite qu’il pouvait, precede d’une colonne d’air et accompagne d’un hurlement dechirant tel que n’en avaient encore jamais connu les tunnels – ses wagons endommages offraient une resistance anormale ou eraflaient au passage les saillies des portes antisouffle, avec pour effet de reduire quelque peu sa vitesse mais d’amplifier considerablement le vacarme.
Le rugissement des moteurs emballes et des roues tournant a toute vitesse, des wagons eventres herisses de metal ou l’air s’engouffrait se repercutait sur les parois, le plafond, les consoles, le plancher et la baie vitree inclinee.
L’?il de Quayanorl etait clos. Dans ses oreilles, des membranes battaient sous l’impact du fracas, mais le message n’etait plus transmis a son cerveau. A voir sa tete rebondir sur le tableau de bord anime d’une vibration constante, on l’aurait cru vivant. La main du guerrier tremblait sur le coupe-circuit du frein comme pour traduire sa nervosite, voire sa frayeur.
Coince dans cette position, colle, soude par son propre sang, on aurait dit une piece rapportee et endommagee du vaste mecanisme qu’etait le train.
Le sang avait seche ; a l’exterieur comme a l’interieur du corps de Quayanorl, il avait cesse de couler.
— Comment ca se passe, Unaha-Closp ? fit la voix de Yalson.
— Je suis sous le reacteur, et je n’ai pas de temps a perdre. Si je trouve quelque chose, je vous le ferai savoir. Merci.
Sur ce, le drone eteignit son communicateur et contempla les entrailles du vehicule, ces fils et ces cables gaines de noir qui, devant lui, s’enfoncaient dans leur conduit. Ils etaient plus nombreux que dans le train de tete. Devait-il les sectionner pour se frayer un passage, ou bien chercher un autre acces ?
Decider, toujours decider…
Sa main etait libre. Il marqua une pause. Toujours assis sur sa palette, le vieil humain manipulait son arme.
Xoxarle s’autorisa un leger soupir de soulagement et fit jouer ses doigts, d’abord en les etirant, puis en serrant le poing. Des particules de poussiere lui effleurerent la joue en tombant. Sa main s’immobilisa.
Il observa le mouvement de la poussiere.
Un leger souffle, a peine une brise, lui chatouillait les bras et les jambes.
— Tout ce que je dis, moi, dit Yalson a Horza tout en deplacant ses pieds sur la console, c’est qu’il ne serait pas tres prudent de redescendre ici tout seul. Il peut t’arriver n’importe quoi.
— Je prendrai un communicateur et je vous appellerai a intervalles reguliers, repliqua le Metamorphe qui, les bras croises, s’appuya au rebord d’un panneau de commandes, celui-la meme ou Wubslin avait pose son casque.
L’ingenieur se familiarisait avec les instruments de bord qui, d’ailleurs, etaient relativement simples.
— C’est une regle de base, Horza. On ne part jamais seul. Qu’est-ce qu’on t’a donc appris, dans cette maudite Academie ?
— Si je puis me permettre, placa Balveda en joignant les mains devant elle et en devisageant le Metamorphe, je tiens simplement a dire que suis d’accord avec Yalson.
Horza la contempla, l’air a la fois ebahi et fache.
— Eh bien justement non, tu ne peux
— Oh, Horza, repliqua celle-ci en croisant les bras a son tour. Apres tout ce temps, j’ai presque l’impression de faire partie de l’equipe.
A environ un metre de la tete du Capitaine-Subordonne Quayanorl Gidborux Stoghrle III, tete qui roulait doucement de-ci, de-la et commencait a se refroidir lentement, une petite lumiere se mit a clignoter tres rapidement sur la console. Simultanement, un ululement aigu emplit la cabine puis le wagon de tete tout entier, avant d’etre relaye par plusieurs centres de controle d’un bout a l’autre du train. Quayanorl, dont le grand corps bien cale penchait d’un cote tandis que le train prenait un long virage, Quayanorl aurait tout juste pu l’entendre, s’il avait ete encore en vie. Mais tres peu d’humains l’auraient percu.
Unaha-Closp se rendit compte qu’il n’etait pas tres sage de se couper ainsi du monde exterieur et retablit ses canaux com pour s’apercevoir qu’en realite personne ne cherchait a le contacter. Il entreprit de faire sauter un a un, au moyen d’un champ trancheur, les cables qui se pressaient dans la gaine.
Xoxarle se dit qu’il avait du rever. Mais peut-etre etait-ce une unite de circulation d’air qui se remettait en route. On pouvait admettre que la chaleur degagee par l’eclairage et les divers mecanismes de la station necessitait une ventilation supplementaire au-dela d’une certaine temperature.
Seulement, tout faible et regulier qu’il fut, le courant d’air s’accentuait. Lentement, presque imperceptiblement, il gagnait en puissance. Xoxarle se creusa la cervelle ; qu’est-ce que ca pouvait bien etre ? Pas un train ; non, surement pas un train.
Il tendit l’oreille, mais en vain. Puis il reporta son regard sur le vieil homme et le vit regarder en arriere.
