— Parce que j’aurai besoin de tes services a bord, pour empecher Balveda et notre ami le Chef de Section de faire des betises.

— J’espere que c’est la seule raison, gronda-t-elle en plissant les yeux.

Le sourire de Horza s’elargit ; il detourna les yeux comme s’il avait envie d’en dire plus mais qu’il preferat s’abstenir pour une raison connue de lui seul.

Toujours assise dans son fauteuil trop grand pour elle, Balveda continuait de balancer ses jambes. Elle se demandait ce qui avait change entre le Metamorphe et sa compagne a la peau duveteuse. Elle avait cru remarquer quelque chose de nouveau dans leurs relations, surtout dans l’attitude de Horza. Il y avait la un element inedit, qui determinait des reactions differentes du Metamorphe envers la jeune femme. Balveda n’arrivait pas a mettre le doigt dessus. Tout cela l’interessait, certes, mais ne l’avancait pas a grand-chose. Ses problemes a elle demeuraient non resolus. Balveda connaissait bien ses propres faiblesses, dont une qui commencait a l’inquieter.

Elle en etait arrivee a se considerer comme faisant partie de l’equipe. En entendant Yalson et Horza se disputer pour savoir qui le Metamorphe devait emmener s’il retournait dans les entrailles du Complexe apres un bref retour a bord de la Turbulence, elle ne put s’empecher de sourire discretement. Cette femme si volontaire et si serieuse lui plaisait, meme en sachant tres bien que cette affection n’etait pas payee de retour, et, au fond, elle n’arrivait pas a trouver Horza aussi cruel qu’elle aurait du.

Tout ca, c’etait la faute de la Culture, qui se jugeait trop civilisee, trop raffinee pour vouer de la haine a ses ennemis, preferant s’efforcer de les comprendre, de saisir leurs motivations, afin de les battre sur leur propre terrain puis de les traiter de telle maniere qu’ils ne s’opposent plus jamais a elle. Le concept etait sain tant qu’on n’approchait pas l’ennemi de trop pres ; seulement, quand ses agents passaient du temps avec lui, cette demarche empathique se retournait contre eux. Ils devaient alors mobiliser une sorte d’agressivite detachee, artificielle, pour contrer cette compassion naturelle et, justement, Balveda sentait le recours a cette parade lui echapper peu a peu.

Je me sens peut-etre un peu trop en securite pour reagir, songea-t-elle. Je ne pressens pas de menace immediate. La bataille pour le Complexe de Commandement est terminee ; ma mission est en train d’echouer, et la tension des jours passes s’efface.

Xoxarle ne perdit pas une seconde. Le fin rayon attenue du laser s’affairait en bourdonnant au-dessus de chaque fil, qu’il colorait en rouge, en jaune puis en blanc avant de le trancher avec un claquement sec sur une traction de l’Idiran. Par terre, le vieil homme remuait en gemissant.

Ce qui n’etait jusqu’alors qu’une faible brise se mua en souffle plus puissant. La poussiere s’engouffra sous le train et vint tourbillonner autour des pieds de Xoxarle, qui appliqua le laser a un nouveau paquet de fils. Il n’en restait plus que quelques-uns. L’Idiran jeta un regard a l’avant du train. Toujours pas trace des humains, ni de leur machine. Il lanca un coup d’?il dans l’autre sens, par-dessus son epaule, vers le wagon de queue puis l’oree du tunnel, d’ou le vent sortait en sifflant. Xoxarle n’y distingua aucune lumiere, n’y percut aucun son. Le courant d’air glaca son ?il valide.

Il pointa le laser sur un autre faisceau de fils. Les etincelles chassees par le vent s’eparpillerent sur le quai et sur le dos de la combinaison d’Aviger.

Evidemment, c’est toujours moi qui fais tout ici, songea Unaha-Closp en retirant de la gaine un nouvel amas de cables. Derriere lui, un monceau de troncons de cables bloquait le boyau qu’il avait emprunte pour atteindre la conduite etroite ou il s’activait a present.

La chose est derriere moi. Je la sens. Je l’entends. Je ne sais pas ce qu’elle fait mais je sens, j’entends.

Et puis il y a autre chose… un autre bruit…

Le train etait comme un long obus articule propulse dans un canon gigantesque ; comme un cri metallique dans une gorge immense. Foncant a travers le tunnel, tel un piston dans le plus formidable moteur jamais concu, il enfilait courbes et lignes droites – que ses feux illuminaient brievement – en poussant devant lui, sur plusieurs kilometres, une masse d’air traversee d’un rugissement feroce.

La poussiere du quai formait des nuages dans l’air. Sur la palette, une boite en fer-blanc vide roula, tomba au sol avec un bruit metallique et se mit a remonter le quai en direction de l’avant du train, non sans heurter la paroi a deux ou trois reprises. Elle attira l’attention de Xoxarle qui, bouscule par le vent, voyait ses liens se defaire les uns apres les autres. Bientot une jambe fut libre, puis une autre. Enfin ce fut le tour de son bras, et les fils tomberent au sol.

Un bout de bache en plastique decolla de la palette tel un oiseau noir et plat, et s’abattit mollement sur le quai avant de suivre la boite metallique, qui gisait a present a mi-chemin de l’avant du train. Xoxarle se pencha prestement, attrapa Aviger par la taille et le deposa sans effort au creux de son bras en prenant le laser dans l’autre main. Cela fait, il s’elanca vers la paroi du tunnel, ou le vent fouettait en gemissant l’arriere pentu du train.

— … ou plutot les enfermer tous les deux ici. Tu sais tres bien qu’on pourrait le faire…, disait Yalson.

Il est la, tout pres, songeait Horza en acquiescant distraitement sans ecouter Yalson lui dire pourquoi il aurait besoin d’aide dans sa quete du Mental. Tout pres, j’en suis persuade ; je le sens ; on y est presque. Je ne sais pas comment, mais on a – j’ai – tenu jusqu’au bout. Pourtant, ce n’est pas encore fini ; il suffirait d’une infime erreur, une seule negligence, un seul faux pas pour tout compromettre, tout foutre en l’air ; l’echec, la mort… Jusqu’ici, on s’en est sortis, malgre nos bevues, mais il est tellement facile de passer a cote d’un detail, d’omettre dans la masse de donnees un imperceptible element qui – des qu’on n’y pense plus, des qu’on a le dos tourne – surgit brusquement et vous assomme par- derriere. La solution, c’etait de penser a tout, ou alors (car la Culture avait peut-etre raison : seules les machines en etaient vraiment capables) etre toujours en prise sur la situation, ne jamais passer a cote de ce qui etait important, ou potentiellement important, et de ne jamais tenir compte du reste.

Tout a coup, Horza encaissa un choc : il venait de comprendre que cette obsession de l’erreur, cette volonte de demeurer constamment sur ses gardes n’etaient finalement pas tres eloignees de la hantise fetichiste qu’il meprisait tant chez les citoyens de la Culture et qui les poussait sans cesse a instaurer partout la justice et l’egalite, c’est-a-dire a oter toutes ses chances a la vie. Le paradoxe le fit sourire, et il jeta un coup d’?il a Balveda, qui regardait Wubslin experimenter les instruments de controle du train.

Arriver a ressembler a l’ennemi, se dit-il. Ce n’est peut-etre pas si bete, apres tout.

— … Horza, tu m’ecoutes ? disait Yalson.

— Hmm ? Mais oui, bien sur, repondit-il tout sourire.

Tandis que Horza et Yalson discutaient, que Wubslin enfoncait des boutons et basculait des leviers, Balveda fronca tout a coup les sourcils. Sans savoir pourquoi, elle commencait a ressentir un leger malaise.

Dehors, le long du wagon de tete, hors de son champ de vision, une petite boite en metal roulait sur le quai et heurta bientot le mur bordant l’entree du tunnel.

Xoxarle courait vers le fond de la gare. Pres de l’oree du tunnel pieton, qui s’enfoncait dans le roc en virant a angle droit derriere le quai, se trouvait le souterrain d’ou il avait vu emerger le Metamorphe et les deux femmes, quand ceux-ci etaient revenus apres avoir fouille la station. Voila qui lui fournirait un poste d’observation ideal ; Xoxarle pensait ainsi echapper a la collision et, entre-temps, se menager une ligne de tir bien degagee jusqu’a l’avant du train. Il n’avait qu’a rester la jusqu’a l’irruption du train. Si les autres tentaient de descendre, il les abattrait sur-le-champ. Il verifia le bon fonctionnement de son arme et la regla au maximum.

Balveda sauta au bas de son siege, croisa les bras et traversa lentement la cabine de pilotage en direction d’une fenetre laterale ; la, elle se mit a fixer intensement le sol en se demandant pourquoi elle se sentait aussi mal.

Le vent s’engouffrait en hurlant dans l’espace separant la sortie du tunnel de l’arriere du train ; il se transformait en veritable bourrasque. A vingt metres de la cachette de Xoxarle, agenouille dans le tunnel avec un pied cale sur le dos d’Aviger, le wagon de queue commenca a se balancer.

Le drone, qui s’appretait a cisailler un nouveau cable, suspendit subitement son geste. Deux idees venaient de le frapper simultanement : un, il avait bien entendu un drole de bruit, finalement ; deux, si une sonnerie d’alarme s’etait reellement declenchee dans la cabine de pilotage – simple supposition –, non seulement aucune oreille humaine n’aurait pu l’entendre, mais il y avait en outre de fortes chances pour que le casque de Yalson ne puisse pas non plus relayer l’espece d’ululement aigu qu’il avait cru percevoir.

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