comment il etait arrive la. Il resolut de ne pas regarder. C’etait au-dessus de ses forces. Il resta a geindre dans son coin tandis que le cataclysme lui rugissait dans les oreilles, mitraillait son dos de debris, ebranlait les murs et le sol.

Balveda avait elle aussi trouve un renfoncement dans la paroi, une sorte de creux ou elle s’etait tassee, le dos tourne a la scene, le visage enfoui dans les mains.

Unaha-Closp s’etait poste au plafond, bien a l’abri derriere un dome-camera. De la-haut, il assista a tout le deraillement, vit le dernier wagon sortir du tunnel, vit le train lance a toute vitesse heurter celui que les humains et lui venaient a peine de quitter, vit le bolide pousser le train qui n’etait plus qu’une masse inextricable de metal lamine.

Les voitures quittaient les rails, se deportaient sur le quai a mesure que le mouvement d’ensemble se ralentissait, arrachaient du roc les rampes d’acces, pulverisaient les luminaires du plafond. Une masse de debris s’envola, et le drone dut l’esquiver. Il vit aussi, tout en bas, sur le quai, des wagons en plein derapage malmener le corps de Yalson qui, dans un nuage d’etincelles, roulait pele-mele sur la surface de roche polie. Les voitures manquerent de peu le Mental, mais souleverent du sol le cadavre dechiquete de la jeune femme. Elles le tasserent ensuite contre la paroi, avec les passerelles, lorsqu’elles s’ecraserent contre la roche noire non loin de l’oree du tunnel, ou se formait un anneau de ferraille broyee a mesure que la force d’impulsion du choc s’amortissait en amalgamant pierre et metal.

L’incendie se declara ; des flammeches surgirent sur la voie. L’eclairage de la gare clignota. Les wagons entasses retombaient progressivement, et l’echo saccade de la catastrophe se repercutait dans toute la station. La fumee se repandit, des explosions secouerent la salle souterraine et, tout a coup, a la grande surprise du drone, l’eau jaillit d’une serie de trous dans le plafond, le long des ampoules alignees. Puis l’eau se transforma en une mousse qui se mit a tomber comme des flocons de neige tiede.

L’empilement de wagons concasses s’affaissait peu a peu, chuintant, gemissant et craquant de partout. Le feu lechait sa surface et combattait la mousse en rencontrant dans les debris une matiere inflammable.

Puis il y eut un cri, et le drone regarda en bas en s’efforcant de percer l’ecran de fumee et de mousse. Horza quitta en courant sa niche dans le mur, situee pres de la limite la plus avancee de la masse metallique en flammes.

Hurlant et pressant sans cesse la detente de son arme, l’homme remonta a toute allure le quai jonche de debris. Le drone vit la roche se fracturer et exploser autour de l’entree du tunnel, ou Xoxarle s’etait refugie. La machine crut que ce dernier allait riposter, que Horza allait s’effondrer, mais non. Le Metamorphe courait et tirait toujours tout en vociferant de maniere incoherente. Le drone ne vit pas Balveda.

Xoxarle avait replace le canon de son arme a l’angle du tunnel et de la station des que le fracas s’etait calme ; c’etait a ce moment-la que l’homme avait surgi de sa cachette et s’etait mis a l’arroser. Xoxarle eut le temps de viser, mais non de faire feu. Un tir atteignit le mur non loin de son arme, et Xoxarle sentit un impact sur sa main ; son fusil-laser se mit a crachoter, puis se tut pour de bon. Un eclat rocheux saillait du chassis de l’arme. Xoxarle jura, puis jeta celle-ci dans le tunnel. Le Metamorphe recommenca a tirer et l’entree du tunnel fut tout a coup criblee d’explosions laser. Xoxarle baissa les yeux sur Aviger, qui remuait faiblement par terre ; couche sur le ventre, il agitait ses quatre membres en l’air et contre le sol, comme s’il essayait de nager.

Xoxarle lui avait laisse la vie pour qu’il puisse servir d’otage, mais a present, l’homme ne lui serait plus d’aucune utilite. Yalson etait morte, il l’avait tuee, et Horza voulait la venger.

Xoxarle ecrasa le crane d’Aviger sous son pied, puis fit demi-tour et se mit a courir.

Vingt metres le separaient du premier virage. Il courut aussi vite qu’il put, sans tenir compte des elancements qu’il ressentait dans ses jambes et dans son torse. Une explosion retentit du cote de la station. Une espece de sifflement passa au-dessus de sa tete et le systeme anti-incendie integre au plafond se mit a cracher des jets d’eau.

Le feu laser embrasait l’air tout autour de lui ; il plongea vers le premier tunnel lateral qu’il rencontra. Le mur lui explosa au visage et quelque chose lui heurta violemment les jambes et le dos. Il continua de courir en boitant.

Il entrevit des portes devant lui, sur la gauche, et tenta de se rememorer le plan des gares. Ces portes devaient s’ouvrir sur la salle de controle et sur les dortoirs : il pouvait couper par la, traverser le secteur entretien-reparation par le pont suspendu et remonter par un tunnel secondaire jusqu’au circuit du transtube. De la, il pourrait s’echapper. Il avanca aussi rapidement que le lui permettait son pas claudicant et pesa de tout son poids contre les portes. Les pas du Metamorphe s’elevaient, sonores, quelque part derriere lui.

Le drone regarda Horza traverser toute la station comme un fou, au pas de course, sans cesser de tirer et de vociferer tout en sautant par-dessus les piles de decombres. L’homme s’arreta a l’endroit ou etait retombe le corps de Yalson avant d’etre emporte par les wagons desequilibres, puis repartit en courant, precede du cone de lumiere rougeoyante qu’emettait son arme. Il depassa a toute allure l’ancien emplacement de la palette, tout au bout de la gare, pres du poste de tir de Xoxarle, et disparut dans le tunnel secondaire.

Unaha-Closp se laissa doucement tomber vers le sol. Les ruines crepitaient et fumaient ; la mousse pleuvait toujours. Une acre odeur de gaz deletere se repandait dans l’air. Les capteurs du drone enregistraient un taux de radiations assez eleve. Une serie d’explosions limitees se produisirent dans les wagons broyes, et engendrerent de nouveaux foyers d’incendie a la place des flammes etouffees par la mousse qui tapissait a present le capharnaum de metal disloque comme une couche de neige sur des montagnes au relief accidente.

Unaha-Closp rejoignit le Mental tombe au pied du mur. Sa surface etait ridee, assombrie, ternie, et ses couleurs evoquaient une nappe de petrole flottant a la surface de l’eau.

— Tu t’es cru malin, hein ? fit tranquillement Unaha-Closp. (Peut-etre l’autre pouvait-il l’entendre, mais peut-etre etait-il mort ; la machine n’avait aucun moyen de le savoir.) A te cacher comme ca dans le reacteur. Je crois savoir ce que tu as fait de la pile, en plus. Tu l’as laissee tomber dans un de ces puits tres profonds, pres du generateur de la ventilation de secours ; peut-etre meme dans celui que nous avons apercu, le premier jour, sur l’ecran du detecteur de masse. Ensuite, tu t’es planque dans le train. Tout content de toi, sans doute.

« Et regarde ou ca t’a mene !

Le drone contempla le Mental silencieux, sur lequel la mousse neigeuse commencait a s’amasser, et nettoya sa propre coque d’un coup de champ de force.

Tout a coup, le Mental bougea ; il s’eleva d’un bon metre, une extremite apres l’autre, et, l’espace d’une seconde, l’air fut empli de chuintements et de crepitements divers. Sa surface miroita brievement tandis qu’Unaha-Closp reculait, ne sachant pas tres bien ce qui se passait. Puis le Mental retomba doucement au sol et ne bougea plus. Sur sa surface ovoide, les couleurs changeantes se mouvaient paresseusement. Le drone detecta une odeur d’ozone.

— Touche mais pas encore coule, hein ?

La station etait de plus en plus sombre : les lampes qui fonctionnaient encore se trouvaient obscurcies par la fumee qui s’elevait vers le plafond.

Quelqu’un toussa. En se retournant, Unaha-Closp vit Perosteck Balveda sortir en chancelant d’une niche dans le mur. Pliee en deux, une main pressee au creux des reins, elle etait prise d’une veritable quinte de toux. Elle avait une blessure sanglante a la tete et sa peau etait couleur de cendre. Le drone s’approcha.

— Et de deux, declara-t-il sans vraiment s’adresser a la jeune femme.

Il se placa a cote d’elle et la soutint en etendant un champ. Les vapeurs qui flottaient l’asphyxiaient. Le sang coulait sur son front, et on voyait une tache rouge et humide dans le dos de sa veste.

— Qui… ? (Elle s’interrompit pour tousser.) Qui d’autre ?

Elle avancait d’un pas mal assure, et le drone dut l’aider : elle trebuchait sur les morceaux epars de wagons et de rails. Partout gisaient des eclats rocheux arraches aux murs de la gare par le deraillement.

— Yalson est morte, annonca la machine d’un ton neutre. Et Wubslin aussi, selon toute probabilite. Horza s’est lance a la poursuite de Xoxarle. Pour Aviger, je ne sais pas ; je ne l’ai pas vu. Il me semble que le Mental est toujours vivant. En tout cas, il a bouge.

Ils approchaient du Mental, dont une extremite s’animait occasionnellement de petits sursauts, comme s’il essayait de decoller. Balveda voulut se rendre compte de plus pres, mais Unaha-Closp la retint.

— Laissez-le, fit-il en l’entrainant vers le bout du quai. (Elle continuait a deraper sur les debris et a tousser, le visage contracte par la douleur.) Vous allez vous asphyxier dans cet air si vous restez la, reprit-il avec douceur. Le Mental saura bien prendre soin de lui-meme ; et, sinon, il n’y a rien que tu puisses faire pour lui.

— Mais je vais tres bien, protesta Balveda.

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