emos peuvent-ils supporter une chose pareille ? Puis : Fais attention ; c’est peut-etre comme ca que ca commence.

Kraiklyn perdit la main deux donnes plus tard. Neeporlax, l’albinos presque aveugle, fut egalement battu ; tandis que son visage d’acier miroitait sous les eclats lumineux reflechis par les Credits Aoiens etales devant lui, le Suut ratissa ses gains. Effondre dans son siege, Kraiklyn se sentait a l’agonie, Horza le savait. Le commandant fut traverse par une impulsion de torture tout impregnee de resignation, voire de gratitude, au moment ou, derriere lui, mourait son premier Vivant, et Horza ressentit la meme chose que lui. Tous deux grimacerent sous l’impact.

Horza se debrancha et consulta sa montre. Il s’etait ecoule moins d’une heure depuis qu’il avait bluffe les gardes pour s’introduire dans l’arene. Il avait des provisions de bouche, disposees sur une table basse a cote de sa meridienne ; pourtant il se leva et, tournant le dos a la table de jeu, remonta la terrasse en direction de la plus proche allee, ou se tenaient des stands d’alimentation et des buvettes.

Des gardes verifiaient les laissez-passer ; Horza les vit s’arreter devant tous ceux qui se presentaient. Le visage tourne vers la table de jeu, il se mit a jeter des regards de cote en suivant les deplacements des gardes. L’un d’entre eux se trouvait presque sur son chemin ; courbe en deux, il interpellait une femme d’age mur etendue sur un aerolit qui soufflait des vapeurs parfumees autour de ses jambes maigres et nues. Elle suivait le jeu, un grand sourire aux levres, et il lui fallut un moment pour s’apercevoir de la presence du garde. Horza pressa le pas de maniere a se trouver de l’autre cote de la vieille dame au moment ou le garde se redresserait.

Cette derniere brandit son laissez-passer et reporta promptement son attention sur le jeu. Le garde etendit un bras devant Horza pour lui barrer la route.

— Puis-je voir votre laissez-passer, s’il vous plait ?

Horza s’immobilisa et devisagea le garde, qui etait en fait une jeune femme solidement charpentee. Puis il jeta un coup d’?il en arriere, vers la meridienne qu’il venait de quitter.

Excusez-moi, mais je crois que je l’ai laisse la-bas. Je reviens vous le montrer dans une seconde, si vous permettez ; je suis un peu presse. (Il se mit a danser d’un pied sur l’autre en pliant legerement la taille.) Je me suis laisse completement absorber par la derniere manche, et j’avais trop bu avant le debut ; c’est toujours pareil, je me laisse avoir a chaque fois. Vous saisissez ?

Il ecarta les bras, prit l’air penaud et fit mine de lui donner une tape amicale sur l’epaule. Puis il se dandina a nouveau. La femme-garde regarda vers la meridienne ou Horza disait avoir laisse son laissez-passer.

— Ca va pour le moment, monsieur. J’y jetterai un coup d’?il tout a l’heure. Mais vous ne devriez pas le laisser trainer comme ca. Ne recommencez pas.

— Entendu ! D’accord ! Merci.

Horza rit et s’engagea hativement dans l’allee circulaire et bifurqua vers les toilettes, au cas ou on l’aurait suivi du regard. Il se lava le visage et les mains, ecouta chanter une femme saoule quelque part dans la vaste piece pleine d’echos, puis sortit par une autre porte et fit un grand tour pour rejoindre une autre terrasse, ou il s’acheta des provisions et en profita pour prendre un verre. Ensuite, il soudoya quelqu’un pour pouvoir acceder a une nouvelle terrasse, encore plus chere que la premiere parce qu’elle jouxtait celle des concubines de Wilgre.

On avait tendu une toile noire aux reflets moires sur trois cotes de leur secteur afin d’arreter les regards des spectateurs les plus proches, mais leur odeur corporelle impregnait fortement la terrasse ou se trouvait a present Horza. Genoformees avant meme la conception pour etre infiniment seduisantes aux yeux d’un tres grand nombre de males humanoides, les femmes du harem degageaient par ailleurs des pheromones aphrodisiaques considerablement accentuees. Avant meme de comprendre ce qui lui arrivait, Horza se sentit entrer en erection et commenca a transpirer. Autour de lui, la plupart des hommes et des femmes etaient en etat d’excitation sexuelle, et ceux qui n’etaient pas simultanement branches sur le jeu pour s’envoyer en quelque sorte une double dose de sensations additionnee d’exotisme, se livraient a des caresses preliminaires ou s’accouplaient tout simplement. Horza actionna de nouveau ses immuno-glandes et s’avanca avec raideur vers la partie frontale de la terrasse ; cinq meridiennes venaient d’etre liberees par deux males et trois femelles qui, a present, roulaient ensemble sur le sol juste devant la balustrade. Il y avait des vetements eparpilles un peu partout. Horza se choisit une meridienne. Une tete de femme toute perlee de sueur emergea de l’enchevetrement de corps ondulants, le temps de regarder Horza en soufflant :

— Ne vous genez pas ; et si vous avez envie de…

Puis ses yeux se revulserent ; elle poussa un gemissement et disparut a nouveau.

Horza secoua la tete, jura et se leva dans l’intention de quitter la terrasse. Il fit une tentative pour recuperer son pot-de-vin, depense en pure perte, mais ne reussit qu’a s’attirer un rire plein de mepris.

Il finit par se retrouver assis sur un tabouret, devant un stand ou l’on pouvait a la fois boire et parier. Il commanda un bol-drogue et paria une petite somme sur Kraiklyn en le donnant vainqueur de la manche suivante. Son organisme eliminait progressivement l’effet des glandes sudoripares trafiquees des concubines. Son pouls ralentit, son souffle se fit plus leger ; la sueur cessa de ruisseler sur son front. Il but a petites gorgees et huma les vapeurs qui s’echappaient du bol-drogue tout en regardant Kraiklyn perdre une manche puis une autre, bien qu’a l’issue de la premiere, il se fut retire juste a temps pour ne pas perdre un Vivant. Il ne lui en restait plus qu’un. Le Joueur de Debacle pouvait s’il le desirait mettre en gage sa propre vie s’il n’avait plus de Vivant derriere lui, mais c’etait un phenomene rare et, dans les tournois ou les champions rencontraient des espoirs, comme c’etait le cas aujourd’hui, les Ishlorsinami avaient plutot tendance a interdire cette pratique.

Le commandant de la Turbulence Atmospherique Claire ne prenait pas de risques. Il se retirait invariablement avant de risquer un Vivant, et attendait manifestement d’avoir en main un jeu quasi imbattable pour tenter ce qui pouvait etre sa derniere mise de la manche en cours. Horza mangeait. Horza buvait. Horza inhalait. A plusieurs reprises il chercha a voir la terrasse ou il s’etait installe en premier, non loin de la femme qui semblait s’ennuyer, mais les projecteurs le genaient. De temps en temps, il levait la tete pour contempler les duellistes sur leurs trapezes. Les animaux etaient extenues et en tres mauvais etat. Disparue, la choregraphie raffinee qui orchestrait leurs evolutions du debut. Ils en etaient reduits a se balancer, suspendus par un membre, et a projeter un bras griffu vers leur adversaire chaque fois que celui-ci passait a leur portee. Des gouttes de sang blanc tombaient, tels des flocons de neige isoles, et s’arretaient sur un champ de force invisible, vingt metres au-dessous des trapezistes.

Les uns apres les autres les Vivants mouraient. Le jeu continuait. Selon la personnalite du spectateur, le temps se trainait en longueur ou au contraire filait a toute allure. Le prix des boissons, des drogues et des plats grimpait lentement a mesure que l’heure fatale approchait. Au-dela du dome encore transparent de l’antique arene, les feux intermittents des navettes en partance continuaient de luire. Une bagarre eclata au bar entre deux parieurs. Horza s’eloigna avant que les gardes ne s’interposent.

Il compta l’argent qui lui restait. Deux Dixiemes de Credit Aoien, plus une certaine somme affectee a ses cartes negociables, lesquelles devenaient de plus en plus difficiles a utiliser : un par un, les ordinateurs du reseau financier de l’Orbitale etaient deconnectes.

Il s’accouda a la rambarde d’une passerelle circulaire donnant sur l’aire de jeu et observa les progres de la partie en cours. Wilgre menait ; le Suut le suivait de pres. Ils avaient tous les deux perdu le meme nombre de Vivants, mais le geant bleu avait plus d’argent. Deux espoirs avaient quitte la table, dont l’un avait vainement tente de convaincre l’Ishlorsinami qu’il avait les moyens de parier sa propre vie. Kraiklyn etait toujours la ; cependant, grace au gros plan affiche par un ecran qu’il apercut en passant devant un bar, Horza vit nettement que l’Homme passait un mauvais quart d’heure.

Horza manipulait distraitement un de ses Dixiemes en appelant de ses v?ux la fin de la partie, ou tout au moins l’elimination de Kraiklyn. La piece de monnaie resta collee a sa paume, et il y plongea son regard : on avait l’impression de contempler un tube minuscule et pourtant sans fin, eclaire par le fond. Quand on la rapprochait de son ?il en prenant soin de fermer l’autre, on attrapait le vertige.

Les Aoiens etaient une race de banquiers, et les Credits constituaient leur invention majeure. C’etait pratiquement la seule monnaie d’echange universellement acceptee ; le porteur pouvait echanger un Credit soit contre un element stable quelconque, en quantite determinee, soit contre une certaine surface d’Orbitale disponible, soit encore contre un ordinateur de rapidite et de puissance donnees. Les Aoiens garantissaient la conversion et ne manquaient jamais a leurs engagements ; et si les variations du taux de change etaient parfois superieures aux normes officielles – comme, par exemple, pendant la guerre Idirans-Culture –, dans l’ensemble, loin d’etre un reve de speculateur, la valeur reelle et theorique de cette monnaie restait suffisamment previsible

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