Horza arracha le casque leger et se retrouva tout tremblant sur son sofa, les yeux colles et irrites, fixant les lumieres de l’auditorium et les deux animaux de combat blancs qui pendaient, a moitie morts, accroches a leurs trapezes. Il s’obligea a fermer les paupieres, puis les rouvrit afin de fuir les tenebres.
La Fosse du Doute-de-Soi. Kraiklyn avait ete victime d’une serie de cartes destinees a pousser le Joueur- cible a remettre en question sa propre identite. D’apres ce qu’il avait capte des pensees de Kraiklyn juste avant d’oter precipitamment son casque, Horza avait cru comprendre que le commandant de la
Mais sur
Les tremblements cesserent progressivement. Il se redressa en position assise et posa les pieds par terre. Il fallait qu’il s’en aille. Puisque Kraiklyn allait partir aussi…
Il regarda vers la table de jeu. La femme sans seins avait gagne. Kraiklyn la regardait ramasser ses gains d’un air furibond tandis qu’on defaisait ses sangles. En sortant de l’arene, le commandant passa a cote du corps inerte et chaud de son dernier Vivant, qu’on extrayait de son siege.
Il expedia un coup de pied au cadavre ; la foule le hua.
Horza se remit sur ses pieds, fit demi-tour et heurta de plein fouet un corps solide qui lui barrait le passage.
— Je peux voir votre laissez-passer maintenant, monsieur ? s’enquit la femme-garde a qui il avait menti un peu plus tot.
Il lui fit un sourire nerveux et se rendit compte qu’il etait toujours en proie a un leger tremblement ; il avait les yeux rouges et le visage luisant de sueur. L’autre le regardait sans ciller, neutre. Sur la terrasse, quelques individus les observaient.
— Je… Je suis desole, je…, fit laborieusement le Metamorphe en examinant ses diverses poches d’une main tremblante.
Elle le prit par le coude gauche.
— Vous feriez peut-etre mieux de…
— Ecoutez, coupa Horza en se rapprochant d’elle. Je… Je n’en ai pas. On ne pourrait pas arranger ca avec un peu d’argent ?
Il fit mine de pecher ses credits dans sa blouse. La femme-garde lui decocha un coup de genou en lui tordant le bras gauche derriere le dos, le tout de la maniere la plus experte qui fut ; Horza dut faire un saut de cote pour parer le coup du mieux qu’il put. Il laissa son epaule se deboiter et ses muscles se froisser, mais en prenant tout d’abord soin de griffer legerement le visage de la femme avec sa main libre – ce qui, comprit-il en s’effondrant, etait d’ailleurs chez lui une reaction instinctive ; aucune premeditation la-dedans. Bizarrement, il trouva cela amusant.
Elle saisit alors son bras droit et lui emprisonna les deux mains derriere le dos grace a son gant immobilisateur. Puis, de l’autre main, elle essuya le sang qui lui maculait la joue. Horza s’agenouilla sur le revetement du sol en geignant comme on est cense geindre quand on a le bras casse ou l’epaule demise.
— Tout va bien, dit la femme. Juste un petit probleme de laissez-passer. Vous pouvez continuer a profiter du spectacle.
La-dessus, elle leva un bras : le gant immobilisant les mains de Horza suivit le mouvement, forcant le Metamorphe a se remettre debout a son tour. Il poussa un glapissement de douleur simulee puis, tete basse, se laissa pousser dans l’escalier en direction de la travee centrale.
— Sept-trois, sept-trois, fit la femme dans son micro de revers. Male code vert en route allee sept.
Horza la sentit faiblir des qu’ils furent parvenus a la travee. Il ne voyait pas encore arriver d’autres gardes. Derriere lui, il entendit ses pas chanceler, ralentir. Elle emit un son etrangle et deux ivrognes accoudes a un autobar leur jeterent un regard perplexe ; l’un pivota sur son tabouret pour voir ce qui se passait.
— Sept… -tr…, commenca la femme-garde.
Alors ses genoux flechirent, et elle entraina Horza dans sa chute : ses muscles se detendirent mais le gant immobilisateur, lui, demeura fixe. Horza remit son epaule en place et tira en tordant le bras ; les filaments-champ du gant cederent en lui laissant les poignets meurtris ; deja les contusions apparaissaient. La femme gisait sur le dos, les yeux clos, le souffle court. Horza songea qu’il avait du, en la griffant, lui inoculer un poison non mortel ; quoi qu’il en fut, il n’avait pas le temps de s’en assurer. On viendrait sans tarder s’enquerir de la femme-garde, et il ne pouvait se permettre de laisser trop d’avance a Kraiklyn. Que celui-ci regagnat son vaisseau, ainsi que l’esperait Horza, ou qu’il restat pour assister au jeu, le Metamorphe tenait a ne pas le quitter d’une semelle.
Sa capuche avait glisse pendant l’incident. Il la rabattit sur ses yeux, puis releva la femme et la traina jusqu’au bar ; la, il l’installa sur un tabouret, non loin des deux ivrognes, en lui croisant les bras sur le comptoir et en lui posant la tete dessus.
Le buveur temoin de toute la scene sourit au Metamorphe, qui s’efforca de lui rendre sa politesse.
— A vous de prendre soin d’elle, maintenant. (Il apercut un manteau au pied du tabouret de l’autre ivrogne et, souriant a son proprietaire – trop occupe a se commander a boire pour remarquer quoi que ce soit –, en enveloppa la femme-garde afin de dissimuler son uniforme.) Il ne faut pas qu’elle attrape froid, ajouta-t-il a l’intention du premier homme, qui hocha la tete.
Horza s’eloigna discretement. Le second ivrogne, qui n’avait encore rien vu, prit le verre qui venait de se materialiser dans une ouverture du comptoir et, se retournant pour parler a son compagnon, decouvrit la femme vautree ; il lui donna un petit coup de coude et dit :
— He ! Il vous plait, mon manteau ? Et si je vous offrais un verre, hein ?
Avant de quitter l’auditorium, Horza leva la tete. Les animaux de combat ne combattraient plus jamais. Sous la boucle radieuse que dessinait la face opposee – et pour l’instant diurne – de Vavatch, l’une des deux betes gisait sur le filet de securite, tres haut, dans une petite mare de sang laiteux ; les quatre membres de son grand corps formaient un X au-dessus de la scene qui se deroulait dans l’arene. Sa fourrure sombre et sa grosse tete etaient toutes balafrees, toutes mouchetees de blanc. Quant a l’autre creature, elle se balancait doucement a son trapeze ; toute degouttante de sang, elle tournait lentement sur elle-meme, suspendue par une griffe refermee sur la barre, aussi morte que son adversaire dechu.
Horza fouilla dans ses souvenirs, mais en vain : il n’arrivait pas a se rappeler le nom de ces etranges animaux. Il secoua la tete et s’empressa de poursuivre son chemin.
Il deboucha sur l’aire des Joueurs. Un Ishlorsinami se tenait aupres d’une double porte, dans un couloir profondement enfoui sous la surface de l’arene. Il y avait la un petit attroupement. On posait bien quelques questions a l’Ishlorsinami, qui restait obstinement muet, mais pour l’essentiel, etres vivants et machines s’entretenaient entre eux. Horza prit une profonde inspiration puis, agitant une de ses cartes-comptes negociables desormais inutiles, se fraya un chemin dans la foule en lancant :
— Securite ! Allez, allez, degagez ! Securite !
Les gens protesterent, mais obeirent. Horza vint se planter devant le grand Ishlorsinami dont le visage etroit, dur, et pourvu d’yeux a l’eclat d’acier s’inclina vers lui.
— Vous, la ! reprit Horza en claquant des doigts. Ou est alle ce Joueur ? Le brun en combinaison une piece ? (L’humanoide hesita.) Alors, ca vient ? J’ai parcouru la moitie de la galaxie pour retrouver cet escroc a la carte- compte ! Pas question de le perdre maintenant !
L’Ishlorsinami eut un mouvement de tete en direction du couloir menant a l’entree principale de l’arene.
— Il vient juste de partir.
Le son de sa voix evoquait deux tessons de verre frottes l’un contre l’autre. Horza grimaca, mais hocha rapidement la tete et, fendant une nouvelle fois la foule, partit en courant dans le couloir.
La cohue etait encore plus dense dans le hall d’entree du complexe. Vigiles, drones de securite montes sur roues, gardes du corps prives, chauffeurs, pilotes de navette, policiers municipaux… Des individus a l’air desespere agitaient des cartes negociables ; d’autres repertoriaient ceux qui reservaient des places a bord des bus ou des survoleurs-navettes en direction de la zone portuaire. Il y avait aussi des individus qui trainaient en attendant de
