voir ce qui allait se passer, d’autres qui attendaient leur taxi, des gens qui erraient ca et la, perdus, les vetements dechires, tout en desordre, ou bien qui, souriants, pleins d’assurance, serraient contre eux divers sacs encombrants et etaient le plus souvent accompagnes de gardes particuliers… Tout ce petit monde allait et venait dans le vaste espace rempli d’agitation et de bruit qui s’etendait entre l’auditorium proprement dit et l’esplanade a ciel ouvert, eclairee par la vive clarte des etoiles et la ligne lumineuse de la face opposee de l’Orbitale.

Horza rabattit sa capuche encore plus bas sur ses yeux et franchit une haie de gardes ; bien que le tournoi fut a present bien entame et l’heure de la destruction toute proche, ceux-ci se souciaient surtout d’empecher les gens d’entrer ; on ne fit donc pas attention a lui. Il survola du regard la mer de tetes, de capes, de casques, de coques et d’ornements divers qui s’etalait sous ses yeux et se demanda comment il allait bien pouvoir attraper Kraiklyn, voire seulement le reperer dans cette multitude. Un groupe de quadrupedes en uniforme avancant en formation triangulaire passa a cote de lui et le bouscula ; au centre, sur une litiere, se trouvait un dignitaire de haute taille. A peine remis du choc, Horza sentit qu’un pneu moelleux lui roulait sur le pied : un bar ambulant qui vantait sa marchandise.

— Puis-je vous servir un cocktail bol-drogue, monsieur ?

— Va te faire foutre ! lanca Horza en faisant demi-tour pour suivre le triangle de quadrupedes, qui se dirigeait vers la porte.

— Mais certainement, monsieur. Sec, medium ou… ?

Horza joua des coudes pour ecarter la foule et rattraper les quadrupedes. Il finit par y arriver et resta dans leur sillage afin de gagner les portes sans trop de mal.

Dehors, il faisait etonnamment froid. Horza vit son souffle se condenser devant sa bouche tandis qu’il tournait la tete en tous sens dans l’espoir de reperer Kraiklyn. La cohue etait a peine moins nombreuse et chahuteuse dehors que dedans. On vendait a la criee des objets varies ou bien des billets pour le spectacle, on errait d’un pas chancelant, on demandait la charite aux etrangers, on faisait les poches, ou on sondait les cieux ou les vastes espaces degages qui s’ouvraient entre les immeubles. Des machines vrombissantes surgissaient en un flot ininterrompu du ciel ou des boulevards, s’arretaient, embarquaient un nouveau chargement et repartaient a toute allure.

Horza n’y voyait pas assez bien. Il remarqua tout a coup un gigantesque garde-a-louer : il mesurait dans les trois metres de haut et, vetu d’une volumineuse combinaison completee par une arme de gros calibre, tournait vers la foule son large visage pale denue de toute expression.

— Vous etes libre ? s’enquit Horza, qui fut oblige de se propulser pratiquement a la brasse pour traverser un groupe de gens attroupes autour d’un combat d’insectes.

— Libre je suis, tonna en retour une voix de stentor.

— Voici un Centieme, repliqua vivement Horza en glissant une piece dans la paume gantee du geant, ou elle disparut completement. Hissez-moi sur vos epaules, je cherche quelqu’un.

— D’accord, repondit l’autre apres une seconde d’hesitation.

Il mit lentement un genou en terre et etendit le bras pour conserver son equilibre, la crosse de son fusil reposant sur le sol. Horza passa ses jambes autour du cou du monstre, qui se redressa sans qu’il lui ait rien demande. Horza se retrouva d’un coup au-dessus des tetes. Il rajusta a nouveau sa capuche et scruta la masse d’individus, cherchant une silhouette en tenue une piece legere, tout en sachant tres bien que Kraiklyn avait pu se changer, voire quitter les lieux. Une crispation due a la desillusion et a l’enervement lui nouait le ventre. Il tenta bien de se dire que, s’il avait vraiment perdu Kraiklyn, cela n’avait pas tant d’importance, qu’il pouvait toujours regagner seul la zone portuaire et le VSG auquel la Turbulence Atmospherique Claire etait amarree ; mais ses entrailles refusaient de se decontracter. Comme si l’atmosphere du jeu, l’excitation qui regnait sur l’Orbitale, sur la ville et sur l’arene pendant leurs dernieres heures d’existence, comme si tout cela modifiait sa chimie corporelle. Il aurait pu se concentrer et s’obliger a se detendre, mais il n’en avait pas le temps. Il fallait qu’il retrouve Kraiklyn.

Il examina la populace bigarree qui attendait les navettes un peu a l’ecart, puis se rememora une des pensees de Kraiklyn : le commandant jugeait qu’il avait deja gaspille trop d’argent. Alors il detourna les yeux et les reporta sur le reste de la foule.

Et il etait bien la. Le commandant de la Turbulence Atmospherique Claire se tenait debout, les bras croises et les pieds ecartes, sa combinaison a demi recouverte par une cape grise, dans une file de gens attendant qui un bus, qui un taxi, a trente metres de Horza. Celui-ci plongea vers l’avant et se pencha jusqu’a se retrouver au niveau du visage du geant, qu’il voyait donc a l’envers.

— Merci. Vous pouvez me reposer, a present.

— Je n’ai pas de monnaie, gronda l’autre en se baissant.

La vibration produite par sa voix traversa tout le corps de Horza.

— Ca ne fait rien. Gardez tout.

Il sauta des epaules du geant et fila vers sa cible en evitant les gens sur son passage.

Il consulta le terminal qu’il portait au poignet gauche : il restait deux heures et demie avant l’explosion finale. Horza traversa la cohue en se faufilant entre les gens, en les poussant et en s’excusant tour a tour. Il vit en chemin un grand nombre de personnes consulter leur montre, leur terminal ou leur ecran ; il entendit beaucoup de petites voix synthetiques caqueter l’heure, et beaucoup de voix humaines la repeter d’un ton angoisse.

Enfin il atteignit la file d’attente. Etonnamment disciplinee, songea Horza avant de remarquer que, la aussi, des gardes y mettaient bon ordre. Kraiklyn etait presque arrive en tete de file, ou un autobus finissait de se remplir. Survoleurs et vehicules de surface attendaient derriere lui. Un garde tenant un notecran vint poser une question au commandant de la TAC, qui repondit en lui designant un des appareils.

Horza contempla la procession et l’estima a plusieurs centaines de personnes. S’il y prenait place, il perdrait Kraiklyn. Il regarda autour de lui, cherchant un autre moyen de le suivre.

Quelqu’un lui rentra violemment dans le dos ; des cris et des voix s’eleverent et, en se retournant pour voir ce qui se passait, le Metamorphe decouvrit une pleiade d’individus vetus de couleurs vives. Une femme masquee portant une robe argentee tres moulante vociferait a l’adresse d’un petit homme aux longs cheveux dont l’habillement se composait en tout et pour tout de bandelettes vert fonce entrecroisees sur son corps, et qui la regardait d’un air perplexe. Elle lui lancait des hurlements incoherents, et se mit tout a coup a le gifler ; sous le regard des badauds, il battit en retraite en secouant la tete. Horza s’assura qu’on ne lui avait rien vole au moment du choc, puis chercha a nouveau un moyen de transport quelconque, un taxi vendant ses services a la criee.

Un aero passa au-dessus de leurs tetes en lachant une pluie de tracts rediges dans une langue que Horza ne comprenait pas.

— … Sarble, dit a son compagnon un homme a la peau transparente au moment ou tous deux sortaient tant bien que mal de la cohue et passaient a cote de Horza.

Tout en marchant, le premier s’efforcait de consulter un petit ecran de terminal, et Horza entr’apercut une chose qui le stupefia. Il regla son propre terminal sur le meme canal.

Il avait apparemment sous les yeux une vue de l’incident auquel il avait assiste dans l’auditorium, quelques heures plus tot : la petite emeute qui avait eclate sur la terrasse au-dessus de la sienne lorsque, selon la rumeur, Sarble l’?il s’etait fait prendre par les gardes. Horza fronca les sourcils et regarda son ecran de plus pres.

C’etait bien le meme endroit, le meme incident ; celui qui avait filme la scene se trouvait pratiquement au meme endroit et a la meme distance que lui-meme sur le moment. Il grimaca et s’efforca de scruter l’ecran, de saisir d’ou cette image avait bien pu etre prise. Puis elle disparut, et fut remplacee par divers instantanes representant des creatures d’apparence excentrique en train de prendre du bon temps dans l’auditorium tandis que la partie de Debacle suivait son cours en arriere-fond.

… Si je m’etais leve, songea Horza, si je m’etais rapproche un tant soit peu…

C’etait la femme.

La femme aux cheveux blancs qu’il avait vue tout en haut de l’arene et qui manipulait sans arret son diademe. Elle se tenait sur sa terrasse, tout pres de sa chaise longue a lui quand l’incident s’etait produit. C’etait elle, Sarble l’?il. Sans doute le diademe recelait-il un appareil photo, sans doute l’homme qu’on avait arrete n’etait-il qu’un leurre, un agent.

Horza eteignit son ecran. Il eut un sourire, puis secoua la tete comme pour chasser de ses pensees cette petite revelation qui ne lui etait d’aucune utilite. Il fallait qu’il trouve un moyen de transport.

Il s’engagea d’un pas presse dans la foule en se faufilant entre attroupements et files, cherchant du regard

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