reporta son attention sur le quai ; l’homme qu’il suivait montait les marches d’une passerelle surplombant le dock. Le Metamorphe s’elanca en silence, plongea derriere les montants des grues et sauta par-dessus des enroulements d’epaisses haussieres. Les lumieres de l’hydroglisseur passerent sur les noires superstructures des grues ; le hurlement des propulseurs et des impulseurs rebondissait d’une paroi a l’autre.

Comme pour faire encore ressortir le caractere un peu desuet de cette scene, un petit aero – sombre, et silencieux si l’on exceptait le chuintement du au deplacement d’air – passa en trombe au-dessus de sa tete et s’enfonca en un clin d’?il dans le ciel nocturne ; l’espace d’une seconde, il dessina un minuscule point noir qui se detacha contre l’anneau de la face eclairee de l’Orbitale. Horza lui accorda un rapide regard, puis revint a la petite silhouette perchee sur la passerelle, illuminee par les feux clignotants de l’hydroglisseur qui, sous ses pieds, continuait de se rapprocher majestueusement du quai. L’appareil qui venait juste derriere se mit en position pour entrer dans le dock a sa suite.

Horza parvint devant l’escalier de l’etroit pont suspendu. L’homme, qui marchait comme Kraiklyn et portait une cape grise, en avait parcouru pres de la moitie. Horza ne voyait pas ce qui se trouvait de l’autre cote de l’eau, mais decreta qu’il avait de grandes chances de perdre sa proie s’il attendait pour se lancer dans la traversee qu’elle soit arrivee de l’autre cote. D’ailleurs, l’inconnu – Kraiklyn, peut-etre – s’etait certainement tenu le meme raisonnement ; en effet, Horza etait sur qu’il se savait poursuivi. Le Metamorphe s’engagea sur la passerelle, qui se mit a osciller legerement. Avec ses mille feux et son vacarme assourdissant, l’hydroglisseur geant etait presque directement sous ses pieds, a present ; l’air s’emplit de senteurs d’embruns arraches aux eaux peu profondes du dock. L’homme ne se retourna pas vers son poursuivant, bien qu’il ait du sentir ses pas ebranler le pont en meme temps que les siens.

La silhouette parvint de l’autre cote et mit pied a terre. Horza la perdit de vue et se mit a courir, tendant son arme devant lui, enveloppe et trempe par les brusques geysers d’ecume que soulevait sous ses pieds le vehicule a coussin d’air, d’ou s’echappait une musique tonitruante qui couvrait meme le bruit des moteurs. Il derapa en arrivant au bout de la passerelle et devala en toute hate l’escalier en colimacon qui redescendait vers le quai.

Quelque chose emergea des tenebres, au pied des marches, et vint le heurter au visage. Presque aussitot, il sentit un choc dans son dos et a la base de son crane. Il atterrit sur une surface dure et, tout etourdi, se demanda ce qui venait d’arriver ; des faisceaux lumineux lui passaient sur le corps, l’air lui rugissait interminablement aux oreilles, et quelque part retentissait de la musique. Une vive lumiere vint le frapper directement dans les yeux, et sa capuche fut repoussee vers l’arriere.

Il entendit un son etrangle : celui qu’emet un homme qui, arrachant une capuche, se retrouve confronte a son propre visage. (Qui etes-vous ?) Si tel etait bien le cas, alors cet homme etait pour l’instant vulnerable, au moins pendant les quelques secondes ou il resterait en etat de choc (Qui suis- je ?)… Il reunit suffisamment de forces pour detendre brusquement une jambe tout en projetant ses bras vers le haut ; il attrapa un pan de tissu au moment meme ou son tibia rencontrait l’entrejambe de l’autre, qui parut passer par-dessus les epaules de Horza, basculant tete la premiere vers le bord du quai ; puis le Metamorphe se sentit pris par les epaules ; comme son agresseur a present prisonnier s’ecrasait au sol derriere lui, il se sentit attire et…

Passa par-dessus bord. L’autre avait atterri juste a la limite du quai, puis avait roule dans le vide, entrainant Horza a sa suite. Ils etaient en train de tomber.

Il eut conscience de passer de la lumiere a l’ombre, et sentit qu’il agrippait toujours le manteau ou la combinaison de son adversaire, qui le tenait encore par l’epaule. Tombe… a quelle distance se trouvait le fond ? Le bruit du vent. Ecouter le bruit du…

Un double impact. D’abord la surface de l’eau, puis quelque chose de plus dur ; une collision fracassante de membres et de fluide. L’eau etait froide, sa nuque lui faisait mal. Il se debattit sans savoir tres bien dans quel sens nager pour remonter a la surface, sonne par les coups qu’il avait recus a la tete ; puis il se sentit tire. Il lanca un poing, heurta quelque chose de mou, puis se redressa et se retrouva debout, vacillant, dans un metre d’eau au plus. Tout autour de lui regnait un chahut epouvantable : partout de la lumiere, du bruit et des embruns, et aussi quelqu’un qui s’accrochait a lui.

Horza battit a nouveau des bras. Les embruns s’eclaircirent momentanement ; il entrevit la paroi du dock a deux ou trois metres sur sa droite et, droit devant lui, l’arriere de l’hydroglisseur geant qui s’eloignait lentement, a une distance de cinq ou six metres. Une puissante rafale d’air huileux et brulant le fouetta ; il retomba dans l’eau en soulevant une gerbe d’eclaboussures. Les embruns l’envelopperent a nouveau. La main qui le retenait relacha son etreinte, et il s’enfonca encore une fois dans l’eau.

Horza se releva juste a temps pour voir son ennemi s’enfoncer dans le sillage d’embruns de l’hydroglisseur, qui remontait pesamment vers le fond du dock. Il voulut courir, mais l’eau etait trop profonde ; il dut progresser au ralenti, le torse penche afin que son poids l’entraine en avant, et pousser de toutes ses forces sur ses jambes comme dans un de ces cauchemars ou l’on s’efforce vainement de s’enfuir.

Exagerant son mouvement de balancier, il chercha desesperement a rattraper l’homme a la cape grise en ramant des deux mains pour gagner de la vitesse. La tete lui tournait ; son dos, son visage et son cou lui faisaient horriblement mal, sa vision etait brouillee, mais au moins persistait-il a pourchasser sa proie. L’autre semblait en revanche plus presse de s’enfuir que de se battre.

L’echappement syncope de l’hydroglisseur qui continuait d’avancer perca une nouvelle trouee dans les embruns qui s’etendaient entre l’engin et les deux hommes, revelant une poupe carree qui jaillissait de la jupe gonflee, trois bons metres au-dessus de la surface de l’eau. L’homme en gris puis son poursuivant furent tour a tour frappes de plein fouet par une bouffee de gaz brulants qui faillit les asphyxier. L’eau etait a present moins profonde. Horza se rendit compte qu’il pouvait remonter ses genoux assez haut pour accelerer l’allure. Tous deux se retrouverent encore une fois noyes dans le vacarme et les embruns et, l’espace d’un instant, le Metamorphe perdit sa proie ; puis la visibilite redevint claire et il vit que le gros vehicule se trouvait maintenant sur une surface de beton sec. Les hautes parois du dock s’elevaient de part et d’autre, mais il n’y avait presque plus d’eau ni d’embruns. Devant lui, l’homme remontait d’un pas mal assure le court plan incline qui sortait de l’eau – laquelle ne leur arrivait plus qu’aux chevilles – et debouchait sur le beton ; il trebucha, faillit tomber, puis se mit a courir peniblement derriere l’hydroglisseur, dont la progression sur la terre ferme, dans le canyon que formait le dock, s’accelerait sensiblement.

Dans un ultime eclaboussement, Horza sortit de l’eau et se lanca sur les talons de l’homme ; il voyait encore sa cape grise, dont les plis detrempes battaient au vent.

L’inconnu trebucha a nouveau, s’ecroula et roula sur lui-meme. Au moment ou il tentait de se relever, Horza lui tomba dessus ; tous deux firent un roule-boule. Il voulut le griffer au visage en profitant de ce que la lumiere venait de derriere lui, laissant donc ses propres traits dans l’ombre, mais manqua son coup. L’autre lui expedia une ruade, puis essaya de se degager. Horza se jeta sur les jambes de son adversaire et le fit a nouveau tomber. Le manteau mouille claqua au-dessus de sa tete. Le Metamorphe rattrapa l’homme a quatre pattes et le fit rouler sur le dos.

C’etait bien Kraiklyn. Il s’appreta a lui decocher un coup de poing. Dans l’ombre du corps de Horza, qui masquait les lumieres dans son dos, le visage pale et glabre de l’homme a terre etait deforme par l’epouvante ; derriere eux, un formidable grondement etait en train de… Kraiklyn poussa un hurlement, les yeux rives non pas sur l’homme dont le visage etait identique au sien, mais sur ce qui venait derriere lui, au-dessus de lui… Horza fit volte-face.

Un monstre noir crachant des embruns se ruait vers lui ; des lumieres brillaient tres haut au-dessus de sa tete. Une sirene retentit, puis l’ecrasante masse noire fut sur lui ; elle le heurta, l’aplatit au sol, lui comprima les tympans a force de bruit et de pression, de plus en plus forte, de plus en plus… Horza entendit un gargouillement ; il etait en train d’ecraser la poitrine de Kraiklyn. Tous deux etaient comme frottes sur le beton par un pouce de colosse.

Un autre hydroglisseur. Celui qui venait en deuxieme position.

Subitement, dans une unique onde douloureuse qui le submergea des pieds a la tete, comme si quelque geant pourvu d’une brosse dure taillee a sa mesure tentait de le balayer d’un coup, le poids qui l’oppressait disparut. Il ne resta que les tenebres absolues, un vacarme a vous faire eclater le crane, et un courant d’air violent, turbulent, dont la pression etait ecrasante.

Ils se trouvaient sous la jupe du grand hydroglisseur qui avancait lentement au-dessus d’eux, a moins – il faisait trop noir pour distinguer quoi que ce fut – qu’il n’ait fait halte sur le tablier de beton, peut-etre pour se poser, auquel cas il allait les broyer.

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