Un coup qui semblait faire partie integrante du maelstrom de douleur ambiant resonna dans l’oreille de Horza et le fit basculer de cote dans le noir. Il roula sur le beton rugueux mais, des qu’il le put, il se redressa sur un coude tout en calant une jambe contre le sol pour detendre l’autre dans la direction d’ou etait venu le coup de poing ; il sentit son pied entrer en contact avec quelque chose de mou.
Il se remit debout puis baissa brusquement la tete en repensant aux pales tournantes des impulseurs, qui devaient se trouver juste au-dessus de lui. Les remous d’air brulant charge d’odeurs d’huile le malmenaient telle une petite barque ballottee par une mer sans merci. Il avait l’impression d’etre un pantin manipule par un ivrogne. Il fit quelques pas en avant, les bras tendus, vacillant sur ses jambes, et percuta Kraiklyn. Ils faillirent tomber a nouveau et Horza lacha son ennemi pour decocher un coup de poing au juge dans l’espoir de l’atteindre a la tete. Sa main heurta durement une surface osseuse, mais il n’aurait su dire laquelle. Il bondit prestement en arriere, au cas ou l’autre lui expedierait un coup de poing ou de pied en guise de represailles. Il sentait ses tympans craquer, sa tete ceder au vertige, ses yeux vibrer dans leurs orbites ; il se crut sourd, puis sentit une serie de coups lui marteler la poitrine et la gorge, l’etrangler et lui couper le souffle. Il discernait tout juste une faible bordure de lumiere tout autour d’eux, comme s’ils se tenaient au centre exact du navire. Puis il distingua quelque chose, une ombre vague qui se profilait sur cette bordure, et se precipita vers elle. Horza projeta son pied, et la encore atteignit sa cible ; la forme sombre disparut.
Il fut souleve de terre par un furieux courant d’air, fit la culbute, s’etala de tout son long sur le beton et vint s’arreter contre Kraiklyn, tombe la suite a son dernier coup de pied. Un nouveau coup atterrit sur sa tete, mais il manquait de force et ne lui fit pas grand mal. Horza chercha a tatons la tete de Kraiklyn et la trouva. Il la souleva, puis l’abattit a plusieurs reprises sur le beton. Kraiklyn se debattait, mais ses mains martelerent en vain les epaules et la poitrine du Metamorphe. La zone de clarte visible derriere la silhouette au sol etait en train de s’agrandir et de se rapprocher. Horza heurta une derniere fois la tete de Kraiklyn contre le sol, puis se jeta a plat- ventre. Le bord arriere de la jupe du navire passa sur lui en l’eraflant ; ses cotes lui faisaient mal, et il avait l’impression que quelqu’un se tenait debout sur son crane. Puis tout fut fini et ils se retrouverent en plein air.
Le colossal navire poursuivit sa route en tonnant, trainant toujours son sillage d’embruns. A cinquante metres en arriere, un autre hydroglisseur s’avancait dans leur direction.
Kraiklyn gisait, immobile, a quelque distance de Horza.
Ce dernier se mit a quatre pattes, se dirigea tant bien que mal vers sa victime et observa ses yeux, qui bougeaient legerement.
— Je suis Horza !
Alors il secoua la tete et, tandis qu’une grimace frustree se peignait sur des traits qui n’etaient meme pas les siens, sous les yeux du vrai Kraiklyn – qui ne devait plus jamais rien voir d’autre –, il attrapa la tete de son ennemi et la tordit d’un seul coup, rompant le cou du commandant de la
Il reussit a trainer le cadavre sur un cote du dock et a s’ecarter juste a temps pour eviter le troisieme et dernier hydroglisseur, dont la jupe majestueuse s’enfla a deux metres a peine de l’endroit ou il s’ecroula, haletant et suant, le dos contre le beton humide et froid du dock, la bouche ouverte et le c?ur battant a grands coups.
Il deshabilla Kraiklyn, lui prit sa cape et sa combinaison claire puis les enfila apres avoir enleve sa propre blouse dechiree et son pantalon ensanglante. Il s’empara egalement de la bague que le commandant portait au petit doigt de la main droite. Puis il se mit a tirer sur la peau de ses poignets, juste a la jonction de la paume. Une pellicule se detacha comme une mue, du poignet jusqu’au bout des doigts. Alors il essuya la paume droite de Kraiklyn au moyen d’un pan de tissu humide, et appliqua la depouille en appuyant de toutes ses forces. Ensuite il la retira precautionneusement et la remit en place sur sa propre main. Pour finir, il repeta l’operation avec sa main gauche.
Il faisait froid, et le tout lui demanda beaucoup de temps et d’efforts. Enfin, tandis que les trois gros vehicules a coussin d’air arrivaient a quai et debarquaient leurs passagers a quelque cinq cents metres de lui, Horza gagna en chancelant une echelle metallique scellee dans le beton du dock et, les mains tremblantes, les pieds defaillants, se hissa jusqu’au sommet.
Il resta un instant immobile, puis se releva, remonta l’escalier en spirale et traversa tant bien que mal la passerelle suspendue ; parvenu de l’autre cote, il entra dans le batiment circulaire qui donnait acces au tube. Les voyageurs enthousiastes et vetus de couleurs gaies, qui venaient de descendre des trois hydroglisseurs sans pour autant renoncer a leur humeur fetarde, baisserent le ton en le voyant attendre avec eux, devant les portes de l’ascenseur la capsule qui les emmenerait a l’astroport situe cinq cents metres sous leurs pieds. Horza n’entendait pratiquement plus rien, mais leurs regards anxieux ne lui echapperent pas, pas plus que le malaise suscite par son visage meurtri tout couvert de sang, et ses vetements laceres, detrempes.
La cabine apparut enfin. Les noceurs s’y entasserent ; trebuchant, prenant appui sur la paroi, Horza entra a son tour. Quelqu’un voulut l’aider, le soutenir en le prenant par le bras ; il remercia d’un hochement de tete. On lui parla, mais il ne percut qu’une espece de grondement lointain. Il s’efforca de sourire et de hocher a nouveau la tete. L’ascenseur se mit a descendre.
A leur arrivee sur l’infraface, ils furent accueillis par ce qu’ils prirent pour un immense ciel etoile. Mais Horza ne tarda pas a se rendre compte que ce qu’il avait sous les yeux etait en realite la partie superieure, toute piquetee de lumieres, d’un astronef depassant en taille tout ce qu’il avait jamais vu, tout ce dont il avait jamais entendu parler ; ce devait donc etre le VSG
L’ascenseur s’etait immobilise dans un tube transparent au-dessus d’une zone de reception spherique suspendue dans le vide absolu, a une centaine de metres sous la base de l’Orbitale. De cette sphere partaient une serie de passerelles et de tunnels qui se deployaient dans toutes les directions pour rejoindre les portiques d’acces et les docks, ouverts ou fermes, de la zone portuaire proprement dite.
Les portes des docks couverts, ou l’on pouvait reparer les vaisseaux en zone pressurisee, etaient toutes ouvertes. Quant aux docks ouverts, ou les astronefs venaient simplement s’amarrer et auxquels on devait acceder par un sas, ils etaient tous deserts. En lieu et place de tout cela, exactement au-dessous de la zone spherique mais aussi de la zone portuaire dans son ensemble, se trouvait l’ex-Vehicule Systeme General de la Culture
Prenant conscience des invraisemblables dimensions de l’engin, il se sentit pris de vertige. Il n’avait encore jamais vu de VSG ; quant a monter a bord… Bien sur, il connaissait leur existence et savait a quoi ils servaient, mais de la a prendre toute la mesure de l’exploit technique qu’ils representaient… Celui qu’il avait sous les yeux ne faisait theoriquement plus partie de la Culture ; Horza le savait demilitarise, depouille de la plus grande partie de son equipement, et prive du Mental – ou des Mentaux – qui, en temps normal, en aurait assure le fonctionnement. Neanmoins, la structure seule restait impressionnante.
Les Vehicules Systemes Generaux etaient de veritables mondes encapsules, et non de simples vaisseaux spatiaux de taille tres superieure a la moyenne ; c’etaient des habitats, des universites, des usines, des musees, des chantiers navals, des bibliotheques, et meme des galeries d’expositions itinerantes. Ils representaient la Culture – ils
Autonomes a tout point de vue, productifs et – du moins en temps de paix – lieux d’un constant echange d’information, ils etaient les ambassadeurs de la Culture, ses citoyens les plus en vue, ses elements d’artillerie lourde dans le domaine technologique et intellectuel. Nul besoin, quand on se trouvait dans un coin recule de la galaxie, d’entamer un long voyage vers l’une des planetes-meres de la Culture pour s’emerveiller de l’envergure et de la formidable puissance de celle-ci ; les VSG vous apportaient tout cela a votre porte…
