prets a s’engager… Ah ! oui. Faut pas que j’oublie, pour la navette, demain. Je suis sur de pouvoir faire baisser le prix. Euh, evidemment…, si ca se trouve, je vais gagner au jeu… (Dans le haut-parleur, la voix se mit a rire ; un faible echo metallique s’eleva.) Me retrouver invraisemblablement riche, et… (de nouveau ce rire distordu) j’en aurai plus rien a foutre de toute cette merde… Ha ! Je la donnerais, la TAC… Enfin, je la vendrais…, et je prendrais ma retraite… Enfin, on verra…

La voix s’affaiblit. Le silence revint. Horza eteignit l’enregistreur, le remit ou il l’avait trouve et frotta sa bague contre le petit doigt de sa main droite. Puis il enleva sa tunique et enfila sa combinaison – sa combinaison a lui ! – qui se mit instantanement a lui parler ; il lui ordonna d’eteindre son circuit vocal.

Horza contempla son reflet dans le champ inverseur des portes du placard, se redressa, s’assura que le pistolet a plasma sangle contre sa cuisse etait bien arme, refoula sa lassitude et ses douleurs dans un coin de son esprit et sortit de la cabine. Puis il remonta la coursive jusqu’au mess.

Yalson et la femme qui se faisait appeler Gravante bavardaient tout au bout de la table, sous l’ecran pour le moment eteint. Elles leverent les yeux a son arrivee. Horza alla les rejoindre et prit un siege non loin de Yalson, qui remarqua sa combinaison et dit :

— On va quelque part ?

— Possible. (Il lui jeta un bref coup d’?il avant de reporter son attention sur Balveda et, souriant, de reprendre a l’intention de celle-ci :) Desole, Gravante, mais j’ai reexamine votre candidature et je suis oblige de la refuser. Je regrette, mais il n’y a pas de place pour vous sur la TAC. J’espere que vous comprenez.

Il joignit les mains sur la table et sourit a nouveau. Balveda – plus il la regardait et plus il etait certain qu’il s’agissait bien d’elle – avait l’air toute deconfite. La machoire legerement pendante, elle regardait alternativement Horza et Yalson. Cette derniere avait les sourcils fronces a l’extreme.

— Mais…, commenca Balveda.

— Qu’est-ce qui te prend ? coupa Yalson avec colere. Tu ne vas tout de meme pas…

— Voyez-vous, reprit Horza en souriant, j’ai decide qu’il nous fallait reduire le nombre de personnes a bord, et…

— Quoi ? explosa Yalson en abattant sa paume a plat sur la table. Nous ne sommes deja plus que six ! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, a six ? (Sa voix s’eteignit, puis reprit plus lentement, un ton plus bas :) Mais peut-etre avons-nous eu un coup de chance dans…, mettons, un jeu de hasard, par exemple, auquel cas nous ne serions pas disposes a partager en plus de parts que necessaire ?

A nouveau Horza jeta un bref coup d’?il a Yalson, puis sourit et repondit :

— Non, mais vois-tu, je viens de reembaucher un de nos ex-membres, ce qui modifie quelque peu mes plans… La place que je reservais a Gravante est desormais prise.

— Tu as fait revenir Jandraligeli, apres la facon dont tu l’as traite ? ironisa Yalson en s’appuyant contre son dossier.

Horza secoua negativement la tete.

— Non, ma chere. Comme j’aurais pu te l’apprendre si tu ne m’avais pas constamment coupe la parole, je viens de retrouver a Evanauth notre ami M. Gobuchul, qui a hate de nous rejoindre.

— Horza ?

Yalson parut fremir imperceptiblement ; la tension percait dans sa voix, et il vit qu’elle s’efforcait de se maitriser. O dieux, fit une petite voix dans sa tete, pourquoi est-ce que ca fait mal a ce point ? Puis Yalson reprit :

— Il est vivant ? Tu es sur que c’etait bien lui ? Kraiklyn, est-ce que tu en es vraiment sur ?

Le regard de Horza passait rapidement d’une femme a l’autre. Yalson etait penchee au-dessus de la table, les yeux brillants sous l’eclairage du mess, les poings serres. Son corps mince etait tout contracte, le duvet dore qui recouvrait sa peau sombre luisait. Balveda, elle, semblait deroutee. Horza la vit se mordre la levre inferieure, puis se reprendre.

— Je ne plaisanterais pas avec toi sur ce point, Yalson, l’assura-t-il. Horza est bien vivant, et pas tres loin d’ici. (Il consulta sur le poignet de sa combinaison l’ecran qui affichait l’heure.) D’ailleurs, je dois le retrouver dans une des spheres d’accueil du port dans… enfin, juste avant le depart du VSG. Il a declare qu’il avait d’abord deux ou trois choses a regler en ville. Il m’a demande de te dire… euh… qu’il esperait que tu pariais toujours sur lui… (Un haussement d’epaules.) Ou quelque chose dans ce gout-la.

— Alors ce n’etait pas une blague ! s’ecria Yalson. (Un sourire plissa son visage. Elle secoua la tete, passa la main dans ses cheveux puis frappa deux ou trois fois la table du plat de la main.) Ca alors…, reprit-elle.

Puis elle se laissa de nouveau aller en arriere dans son siege et, muette, regarda tour a tour ses deux compagnons en haussant les epaules.

— Vous comprenez donc, Gravante, que nous n’avons pas besoin de vous pour le moment, dit Horza a Balveda.

L’agent de la Culture ouvrit la bouche, mais ce fut Yalson qui parla la premiere. Elle toussa rapidement puis lanca :

— Oh, laisse-la rester, Kraiklyn. Ca ne fait pas grande difference.

— La grande difference, Yalson, enonca Horza avec soin, en se penetrant de la personnalite de Kraiklyn, c’est que c’est moi le commandant de bord, ici.

Yalson parut sur le point de repliquer, mais se ravisa et se tourna vers l’autre femme en ouvrant les deux mains d’un geste impuissant. Puis elle se rassit et se mit a tripoter le rebord de la table, les yeux baisses. Elle s’efforcait manifestement de reprimer un sourire de joie.

— Eh bien, comme vous voudrez, commandant, declara Balveda en se levant. Je vais chercher mes affaires.

Elle sortit sans attendre. Le bruit de ses pas se fondit a d’autres bruits de pas ; Horza et Yalson entendirent des voix etouffees. Un instant plus tard entraient pele-mele dans le refectoire Dorolow, Wubslin et Aviger. Vetus de couleurs gaies, ils avaient les joues enflammees et l’air rejoui ; le plus age des deux hommes entourait les epaules de la petite femme dodue.

— Voila notre commandant ! s’exclama Aviger. (Dorolow sourit ; elle serrait une de ses mains, posee sur son epaule a elle. Wubslin salua d’un air reveur ; l’ingenieur avait l’air ivre.) Je vois qu’on a joue au petit soldat, poursuivit Aviger en regardant fixement le visage de Horza, qui portait encore des traces de bagarre, bien qu’il ait mis a profit toutes ses ressources internes pour minimiser les degats.

— Qu’est-ce qu’elle a fait, Gravante ? demanda Dorolow de sa petite voix flutee.

Elle aussi paraissait enjouee, et sa voix etait encore plus aigue que dans son souvenir.

— Rien du tout, repondit Horza en souriant aux trois mercenaires. Seulement, comme on recupere Horza Gobuchul d’entre les morts, j’ai decide qu’on n’avait plus besoin d’elle.

— Horza ? fit Wubslin en laissant pendre sa machoire avec une expression de surprise presque exageree.

Le regard de Dorolow se detacha de lui pour se porter sur Yalson, l’air de dire : « C’est vrai ? » derriere son sourire. Cette derniere se borna a hausser les epaules en posant un regard heureux et plein d’espoir encore que legerement teinte de mefiance sur l’homme qu’elle prenait pour Kraiklyn.

— Il embarquera peu de temps avant le depart du Finalites, reprit Horza. Il avait affaire en ville. J’ignore de quoi il s’agit, mais c’est peut-etre un peu louche. (Il imita le sourire condescendant que Kraiklyn se permettait parfois.) Qui sait ?

La, vous voyez ! fit Wubslin en essayant tant bien que mal de fixer son regard sur Aviger, au-dessus de la silhouette voutee de Dorolow. Peut-etre que ce type cherchait bien Horza, apres tout. On devrait l’avertir.

— Quel type ? Ou ca ? s’enquit Horza.

— Il a des visions, repondit Aviger en agitant la main. Il boit trop de vin-de-foie.

— Sornettes ! fit Wubslin d’une voix forte, en regardant alternativement Aviger et Horza et en hochant la tete. Et il y avait un drone, aussi. (Il eleva ses mains jointes a hauteur de son visage, puis les ecarta d’environ vingt-cinq centimetres.) Un petit engin pas plus grand que ca.

— Mais ou ? interrogea Horza en secouant la tete. Qu’est-ce qui te fait croire qu’on en a apres Horza ?

— La-dehors, sous le transtube, l’informa Aviger tandis que Wubslin disait :

— Rien qu’a le voir sortir de la capsule comme s’il s’attendait a devoir se battre d’une seconde a l’autre…

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