Sur ces mots, il fit demi-tour et repartit vers la passerelle.
Ils etaient entoures de neiges eternelles et regardaient le soleil d’ete se noyer dans une mer d’air et de nuages rougeoyants. Le vent froid chassa quelques meches de cheveux auburn sur le visage de sa compagne et, sans reflechir, il leva une main pour les repousser. Elle lui fit face, le menton niche au creux de sa main a lui, un demi-sourire aux levres.
— Tu parles d’une journee d’ete…, fit-elle.
Il avait fait beau, mais la temperature etait restee bien au-dessous de zero, ce qui ne les avait pas empeches d’oter leurs gants et de rejeter en arriere leurs capuches. Il sentait sa nuque chaude sous sa paume et sa lourde chevelure lustree sur le dos de sa main, tandis qu’elle relevait vers lui son visage blanc comme neige, blanc comme l’os.
— Tu as de nouveau ce fameux air, constata-t-elle avec douceur.
— Quel air ? riposta-t-il, aussitot sur la defensive, bien qu’il sut fort bien de quoi elle voulait parler.
— Ton air distant, repondit-elle en portant une de ses mains a ses levres avant de l’embrasser puis de la caresser comme s’il s’agissait d’un petit animal sans defense.
— Mais c’est
Elle detourna le regard et le reporta sur la boule flamboyante du soleil qui sombrait derriere une lointaine chaine de montagnes.
— C’est ce que je vois, retorqua-t-elle. Je connais bien tes expressions maintenant. Je les connais toutes, et je sais toutes les interpreter.
Il ressentit une pointe de colere a l’idee d’etre a ce point transparent, mais, au fond, il savait qu’elle avait raison, tout au moins en partie. Ce qu’elle ignorait de lui, c’etait seulement ce qu’il ignorait lui-meme (et ce n’est pas negligeable, songea-t-il). Peut-etre le connaissait-elle meme mieux qu’il ne se connaissait.
— Je ne suis pas responsable de mon visage, dit-il au bout d’un moment dans l’intention de plaisanter. Moi aussi il me surprend, parfois.
— Tes actes aussi ? (Les lueurs du crepuscule teintaient de couleurs artificielles la paleur de sa peau.) Te surprendras-tu toi-meme lorsque tu t’en iras d’ici ?
— Pourquoi pars-tu toujours du principe que je vais m’en aller ? s’irrita-t-il en fourrant ses mains dans les poches de son epais blouson et en regardant obstinement disparaitre l’etoile, dont on ne voyait deja plus qu’un hemisphere. Je n’arrete pas de te dire que je suis heureux ici.
— C’est vrai, fit-elle. Tu n’arretes pas de me le dire.
— Pourquoi aurais-je le desir de partir ?
Elle haussa les epaules, glissa son bras sous celui de son compagnon et posa la tete sur son epaule.
— La foule, les lumieres, les moments passionnants… Pour voir d’autres gens, aussi…
— Je suis bien ici avec toi, repliqua-t-il en lui passant un bras autour des epaules.
Malgre le volumineux rembourrage de son blouson, elle paraissait tres fine, presque frele. Elle resta quelques instants silencieuse, puis reprit :
— Encore heureux ! (Elle se tourna vers lui, souriante.) Et maintenant, embrasse-moi.
Il obtempera et la serra dans ses bras. Baissant les yeux derriere le dos de la jeune femme, il vit une petite tache rouge avancer sur la neige pietinee.
— Regarde ! fit-il en se detachant, puis en se penchant vers le sol.
Elle s’accroupit a ses cotes, et tous deux observerent un minuscule insecte en forme de brindille qui rampait lentement, laborieusement sur la croute de neige : une creature vivante et mouvante de plus sur la face vierge du monde.
— C’est la premiere fois que je vois un insecte ici, lui dit-il.
Elle secoua la tete en souriant.
— C’est que tu ne regardes pas assez attentivement, voila tout, railla-t-elle.
Il recueillit la petite bete au creux de sa paume avant qu’elle n’ait eu le temps d’intervenir.
— Oh, Horza…, fit-elle.
Son souffle se bloqua dans sa gorge, comme arrete par un petit n?ud de desespoir. Il contempla sans comprendre son expression atterree, tandis que la toute petite creature des neiges mourait, victime de la chaleur de sa main.
La
Peu a peu, elle penetra dans l’atmosphere : ions, gaz, ozone, air… Elle s’enfonca dans cette fine strate protectrice en poussant des rugissements de flamme, et traversa rapidement le ciel nocturne telle une grosse meteorite a la trajectoire immuable ; puis elle franchit en un eclair la ligne de demarcation entre le jour et la nuit et survola des mers gris acier, des icebergs tabulaires, des banquises ou des glaces flottantes, des kilometres de littoral pris dans les glaces, des glaciers, des chaines montagneuses, des toundras de pergelisol. Alors revint la banquise et, finalement, comme le navire s’abaissait horizontalement sur ses piliers de flamme, ce fut a nouveau la terre : une peninsule d’un millier de kilometres pointant dans une mer gelee pareille a quelque monstrueux membre fracture immobilise dans le platre.
— Il est la, declara Wubslin en surveillant le detecteur de masse.
Un point lumineux clignotant se mouvait lentement d’un bord a l’autre de l’ecran. Horza lui jeta un coup d’?il.
— Le Mental ? s’enquit-il.
Wubslin acquiesca.
— La densite correspond. Il est a cinq kilometres de profondeur… (L’ingenieur enfonca quelques boutons et dechiffra en plissant les yeux les series de chiffres qui se deroulaient sur l’ecran.) A l’autre bout du complexe par rapport a l’entree… et en mouvement. (Il opera quelques reglages, puis se radossa en secouant la tete.) Le detecteur a besoin d’une bonne revision ; sa portee est reduite au minimum. (Il se gratta la tete et soupira.) Desole aussi pour les moteurs, Horza.
Le Metamorphe haussa les epaules. Si les moteurs avaient fonctionne correctement, ou si le detecteur de masse avait conserve une portee suffisante, quelqu’un aurait pu rester a bord de la
— Peu importe, repondit Horza en contemplant les etendues de glace et de neige qui se succedaient sous l’appareil. Au moins on sait que le Mental est la.
Le vaisseau les emporta de lui-meme vers leur but, bien que Horza reconnut l’endroit pour l’avoir survole a l’epoque ou il pilotait l’unique petit aero de la base. D’ailleurs, il chercha celui-ci des yeux lorsqu’ils approcherent du sol, au cas ou l’appareil serait en vol.
C’etait une plaine tapissee de neige et entouree de montagnes ; la
Horza etait passe en pilotage manuel. L’?il rive a l’ecran, il apercut la bourrasque artificielle et, au-dela, l’entree du Complexe de Commandement.
C’etait une ouverture d’un noir d’encre creusee dans un promontoire rocheux tres accidente qui saillait des flancs de la montagne tel un pan d’eboulis solidifie. La tempete de neige bouillonnait autour de l’entree et semblait l’encadrer de volutes de brume. La tourmente prenait des teintes marron a mesure que la flamme-fusion chauffait le sol gele de la plaine, qui fondait et jaillissait tel un geyser de terre.
Apres un tres leger choc suivi d’une faible sensation d’enfoncement au moment ou les pieds de la
