rappelle, et pas n’importe lesquels, en plus. Ils resteront en bas jusqu’a la fin des temps. (Il contempla le plan des tunnels affiche sur l’ecran, puis reporta son attention sur les individus et la machine groupes autour de la table.) Ils peuvent tres bien poursuivre la fouille pendant mille ans, la-dessous, surtout si l’alimentation est coupee et qu’ils ne savent pas comment la remettre en route, ce qui me parait extremement probable.
— Vous, en revanche, vous sauriez certainement, ironisa la machine.
— En effet. On peut retablir le courant a partir de trois gares : celle-ci, la 7 ou la 1.
— Et ca fonctionne toujours ? s’enquit Wubslin d’un air sceptique.
— En tout cas, ca marchait quand je suis parti. C’est l’energie geothermique des sous-sols profonds qui produit l’electricite. Les puits energetiques plongent a quelque cent kilometres sous la croute.
« Bref, comme je vous le disais, le Complexe est trop vaste pour que ces Idirans et ces medjels aient une chance de l’explorer correctement sans l’aide d’un detecteur quelconque. Le detecteur d’anomalie de masse est le seul a pouvoir fonctionner dans ce cas, et il est impossible qu’ils en possedent un. Nous, nous en avons deux. Voila pourquoi nous devons y aller.
— Et nous battre, ajouta Dorolow.
— C’est peu probable. Ils ont des communicateurs ; j’entrerai en contact avec eux et je leur expliquerai qui je suis. Naturellement, je ne peux pas entrer dans les details, mais j’en sais suffisamment sur l’organisation militaire des Idirans, sur leurs vaisseaux et meme sur certains individus pour les convaincre de ma sincerite.
Ils ne sauront pas qui je suis, mais on leur aura annonce la venue d’un Metamorphe.
— Menteur ! jeta Balveda.
Sa voix etait glaciale. Horza sentit l’atmosphere du mess s’alterer, se charger de tension. La femme de la Culture le regardait, les traits fermes, l’air decide, voire resigne.
— Balveda, reprit-il d’une voix douce. Je ne sais pas ce qu’on t’a dit, mais moi, j’ai ete briefe a bord de la
— Ce n’est pas ce que j’ai entendu dire, repondit Balveda.
Il vit toutefois qu’elle manquait un peu d’assurance. Elle prenait de grands risques en faisant cette affirmation ; sans doute escomptait-elle qu’il se montrerait au minimum menacant envers elle, ou qu’il aurait un geste susceptible de lui aliener le reste de l’equipage. Malheureusement pour elle, il ne tomberait pas dans le piege.
Horza haussa les epaules.
— Ce n’est pas ma faute si la section Circonstances Speciales n’est pas capable de vous briefer correctement, Perosteck, contra-t-il avec un mince sourire.
Les yeux de Balveda se detacherent du visage du Metamorphe, se poserent d’abord sur la table, puis sur chacune des personnes assises autour comme pour tenter de savoir lequel d’entre eux deux elles choisissaient de croire.
— Ecoutez-moi, reprit Horza de sa voix la plus sincere et la plus raisonnable en ecartant les bras, paumes offertes. Je n’ai nullement l’intention de mourir pour les Idirans ; par ailleurs, du diable si je sais pourquoi mais je commence a ressentir de l’amitie pour vous tous. Jamais je ne vous embarquerais dans une mission suicide. Il ne nous arrivera rien. Au pis, on peut toujours redecoller. Franchir la Barriere de la Serenite dans l’autre sens et se diriger vers un secteur neutre. Je vous laisse le vaisseau ; moi, il me suffit d’avoir fait prisonnier un agent de la Culture. (Il regarda Balveda, qui se tenait assise, les bras croises, la tete basse.) Mais je ne pense pas qu’on en arrive la. Pour moi, nous allons nous emparer de ce fameux ordinateur et toucher la recompense.
— Et si c’etait la Culture qui avait gagne cette bataille, de l’autre cote de la Barriere ? S’ils restaient la a attendre qu’on revienne, avec ou sans Mental ? demanda Yalson.
Il n’y avait aucune hostilite dans sa voix ; seulement de l’interet. Elle etait la seule a qui il crut pouvoir se fier, hormis peut-etre Wubslin. Le Metamorphe hocha la tete.
— La encore, c’est peu probable. Je vois mal la Culture se replier au fond de ce volume d’espace et s’y maintenir indefiniment ; et meme comme cela, il leur faudrait un sacre coup de chance pour reussir a nous attraper. N’oubliez pas qu’ils ne peuvent voir de l’autre cote de la Barriere que dans l’espace reel ; ils ne pourraient absolument pas savoir a l’avance d’ou nous arriverions. Non, pas de probleme de ce cote-la.
Apparemment convaincue, Yalson se laissa a nouveau aller contre le dossier de son siege. Horza savait qu’il avait l’air calme, mais, en dedans, il etait tendu comme un ressort ; il attendait que les autres fassent clairement etat de leur position collective. La derniere reponse qu’il leur avait fournie etait franche, mais tout le reste se composait de demi-verites ou de mensonges effrontes.
Il fallait qu’il emporte leur conviction. Il devait absolument entrainer ses compagnons dans l’aventure, car sans eux, il ne pourrait pas mener a bien sa mission ; et il avait fait trop de chemin, accompli trop de choses, tue trop de gens et investi dans cette mission trop d’opiniatrete et de determination pour reculer maintenant. Il fallait qu’il retrouve le Mental, qu’il descende dans le Complexe – tant pis pour les Idirans – et qu’il emmene avec lui ce qui restait de la Libre Compagnie de Kraiklyn.
Il les contempla tour a tour : Yalson, severe et impatiente, pressee de voir s’achever les palabres et de passer a l’action ; son impalpable chevelure duveteuse lui donnait a la fois un air tres jeune, presque enfantin, et une certaine durete dans le visage ; Dorolow, qui devisageait les autres de son regard flou en grattant nerveusement une de ses oreilles au dessin complexe ; Wubslin, confortablement affale et tasse dans son siege, toute sa solide charpente irradiant la relaxation. L’ingenieur avait temoigne de l’interet en l’entendant decrire le Complexe, et le Metamorphe le devina fascine par cette version geante du train electrique pour enfants.
L’entreprise semblait laisser Aviger plutot dubitatif, mais Horza comprit que, dans la mesure ou il avait bien precise que personne ne serait autorise a demeurer a bord du vaisseau, le vieil homme se soumettrait sans prendre la peine de discuter. Quant a Neisin, il ne savait pas tres bien a quoi s’en tenir. Il buvait toujours autant et se tenait plus tranquille que par le passe mais, s’il n’aimait pas qu’on lui donne des ordres, qu’on lui dise ce qu’il devait ou ne devait pas faire, il en avait manifestement assez d’etre enferme a bord de la
Horza ne s’en faisait guere pour Unaha-Closp ; il obeirait aux directives, comme toutes les machines. Seule la Culture les laissait devenir sophistiquees au point de paraitre posseder une volonte propre.
Quant a Perosteck Balveda, elle etait sa prisonniere ; c’etait aussi simple que ca.
— On debarque, on rembarque…, fit Yalson qui sourit, haussa les epaules en regardant les autres, puis reprit : Oh, et puis merde, tiens ! Ca nous occupera, non ?
Personne ne la detrompa.
Horza etait une fois de plus en train de reprogrammer l’ordinateur de bord – par l’intermediaire d’un tableau de commande tactile fatigue mais toujours en etat de marche – afin d’y entrer de nouveaux codes d’acces, lorsque Yalson entra dans le poste de pilotage. Elle se glissa dans le fauteuil du copilote et le regarda faire ; l’ecran lumineux projetait sur son visage l’ombre des caracteres marains qui s’y affichaient.
Au bout d’un moment, sans quitter des yeux les inscriptions, elle lanca :
— C’est du marain, n’est-ce pas ?
— Oui, c’est le seul langage adapte que cette antiquite et moi ayons en commun, repondit-il en haussant les epaules. (Il entra de nouvelles instructions, puis se tourna vers elle et reprit :) Dis donc, tu n’as rien a faire ici quand je suis occupe a ce genre de chose, fit-il en souriant pour bien lui montrer qu’il plaisantait.
— Tu ne me fais donc pas confiance ? dit-elle en lui rendant son sourire.
— Si. Tu es meme la seule a qui je fasse confiance ici, repliqua-t-il en se retournant vers le tableau de commande. Pour ces instructions-la, de toute facon, ca n’a pas grande importance.
Yalson continua de le devisager un moment.
— Est-ce que tu tenais beaucoup a elle, Horza ?
Il ne releva pas la tete, mais ses mains s’immobiliserent au-dessus du panneau tactile et ses yeux resterent rives aux caracteres lumineux.
— De qui veux-tu parler ?
— Voyons, Horza…, prononca-t-elle doucement.
Il ne la regardait toujours pas.
— Nous etions amis, fit-il comme s’il s’adressait au tableau de commande.
