— Enfin ! soupira-t-elle apres un silence. Ce doit etre douloureux de toute maniere, quand il s’agit d’etres du meme peuple que soi…
Horza acquiesca, toujours sans la regarder.
Yalson le contempla quelques instants encore.
— Avais-tu de l’amour pour elle ?
Il ne reagit pas tout de suite ; son regard semblait examiner tour a tour chacune des formes precises et compactes qui se succedaient devant lui comme si l’une d’entre elles pouvait contenir la reponse. Puis il haussa les epaules.
— Peut-etre, enonca-t-il enfin. Autrefois, peut-etre. (Il s’eclaircit la voix, tourna brievement la tete vers Yalson, puis se pencha a nouveau sur le tableau de bord.) C’etait il y a longtemps.
Yalson se leva en le voyant reprendre sa tache, et lui posa les mains sur les epaules.
— Je suis desolee, Horza. (Il opina a nouveau et posa une main sur celle de la jeune femme.) On les aura, reprit-elle. Si c’est ce que tu veux. Toi et…
Mais il secoua la tete et se retourna vers elle.
— Non. On est la pour recuperer le Mental, c’est tout. Si les Idirans nous mettent vraiment des batons dans les roues, alors d’accord, mais… Non, on court deja assez de risques comme ca. Inutile d’en rajouter. Merci quand meme.
Elle acquiesca lentement.
— De rien.
Puis elle se courba, l’embrassa rapidement et sortit. L’homme contempla quelques instants la porte close, puis retourna a son tableau plein de symboles appartenant a une autre civilisation que la sienne.
Il programma l’ordinateur de bord pour lancer un tir de sommation puis diriger de puissantes decharges laser sur tout individu tentant de s’approcher du vaisseau, sauf au cas ou la signature electromagnetique distinctive emise par leurs combinaisons les identifierait comme appartenant a la Libre Compagnie. En outre, il fallait a present la bague d’identite de Horza – ou plutot de Kraiklyn – pour faire fonctionner l’ascenseur d’acces et, une fois a bord, pour prendre en main le vaisseau proprement dit. Horza se sentait convenablement rassure par cette derniere mesure ; seule la possession de la bague permettrait a l’ennemi de se rendre maitre de la
Neanmoins, il etait toujours possible qu’il se fasse tuer, et que les autres lui survivent. Pensant par-dessus tout a Yalson, il tenait a ce que l’equipe dispose d’une porte de sortie qui ne depende pas entierement de lui.
Ils deposerent une partie des cloisons revetues de plastique qui s’elevaient un peu partout dans la base Metamorphe, afin de menager un passage au Mental, s’ils arrivaient a le retrouver. Dorolow voulut donner une sepulture aux Metamorphes assassines, mais Horza s’y opposa categoriquement. Au lieu de cela, il les transporta individuellement jusqu’a l’entree du tunnel et les y laissa. Il les reprendrait sur le chemin du retour et les ramenerait sur Heibohre. Ce congelateur naturel qu’etait l’atmosphere du Monde de Schar les conserverait jusque-la. Il contempla un instant le visage de Kierachell sous les derniers feux du soir, tandis que se formait au loin, au-dessus des montagnes, une masse nuageuse venue de la mer prise dans les glaces, sous le vent fraichissant.
Il allait s’emparer de ce Mental. Il en avait la ferme intention, et il le sentait jusque dans ses os. Mais s’il fallait tirer sur les auteurs de ce massacre, il ne reculerait pas. Peut-etre meme y prendrait-il plaisir. Balveda n’aurait sans doute pas compris cela, mais les Idirans n’etaient pas tous a mettre dans le meme panier. Xoralundra, par exemple, etait son ami ; c’etait aussi un officier sensible et bon – parmi les siens, le vieux Querl passait indubitablement pour un modere –, et Horza connaissait et appreciait aussi d’autres representants de la hierarchie diplomatique et militaire. Mais il existait par ailleurs, chez les Idirans, de veritables fanatiques qui meprisaient superbement toutes les autres especes.
Xoralundra, lui, n’aurait pas massacre les Metamorphes ; a ses yeux, c’aurait ete un acte inutile et disgracieux… Mais d’un autre cote, on ne confiait pas ce genre de mission a un modere. On envoyait des fanatiques. Ou bien un Metamorphe.
Horza alla rejoindre les autres. Il arriva au niveau de l’aero hors d’usage, desormais tout entoure de panneaux de plastique deposes ; ainsi oriente vers l’orifice donnant sur le secteur habitation, on aurait dit que l’appareil s’appretait a rentrer au garage. Tout a coup, il entendit des coups de feu.
Il s’elanca dans le couloir du fond en appretant son arme.
— Qu’est-ce que c’est ? lanca-t-il dans le micro de son casque.
— Laser. Au bout du tunnel, au niveau des cages d’ascenseur, repondit la voix de Yalson.
L’ouverture qu’ils avaient pratiquee dans la cloison de plastique avait quatre ou cinq metres de large. Des que Horza deboucha du couloir, une flamme eclaboussa le mur adjacent et il entrevit, non loin du flanc de sa combinaison, de fugitives traces lumineuses signalant la presence de tirs laser et dont la source se situait de l’autre cote du trou, vers l’extremite du tunnel. Manifestement, le tireur inconnu l’avait dans son champ de vision. Il roula donc sur le cote et tomba sur Dorolow et Balveda, qui se cachaient derriere un grand treuil mobile. Les impacts percaient dans la paroi de plastique des trous qui brulaient d’un feu clair puis s’eteignaient aussitot. Des ululements brefs de decharges laser resonnaient dans les tunnels.
— Qu’est-ce qui s’est passe ? demanda Horza a Dorolow.
Il fouilla l’entrepot du regard. Les autres etaient la aussi, partout ou ils avaient pu trouver abri, sauf Yalson.
— Yalson est allee…, commenca Dorolow.
Mais la voix de Yalson lui coupa la parole :
— Je suis passee de l’autre cote du trou et je me suis fait tirer dessus. Je suis a terre. Je n’ai rien, mais je voudrais savoir si je peux riposter. Je ne risque pas de faire des degats ?
— Tire ! hurla Horza au moment ou un nouveau deploiement horizontal de traces lumineuses criblait de crateres incandescents la paroi interieure de la salle. Vas-y, riposte !
— Merci, repondit Yalson.
Horza entendit crepiter l’arme de la jeune femme, puis percut l’effet doppler du son produit par l’air surchauffe. Des explosions retentirent au fond du tunnel.
— Hmm…, reprit Yalson.
— Je crois que tu as touche… !
C’etait la voix de Neisin, a l’autre bout de l’entrepot ; il s’interrompit au moment ou une nouvelle salve s’abattait sur le mur derriere lui, un mur maintenant piquete de cavites noires d’ou s’echappaient des bulles.
— Salaud ! jeta Yalson qui riposta par une serie de salves courtes et rapprochees.
— Ne le laisse pas relever la tete, lui lanca Horza. Je me dirige vers le mur. Dorolow, tu restes ici avec Balveda.
Il se remit sur pied et courut vers le rebord du trou. Les crateres fumants de la paroi de plastique prouvaient bien qu’elle n’offrait qu’une protection illusoire. Il s’agenouilla pourtant derriere elle. A quelques metres a l’interieur du tunnel, il apercut les pieds de Yalson, etales sur le sol lisse de roche fondue. Il l’ecouta faire feu, puis lui dit :
— C’est bien ! Arrete de tirer le temps que je voie d’ou ca vient, puis recommence.
— O.K.
Yalson cessa le feu. Horza passa la tete par l’ouverture et, tout en se sentant extraordinairement vulnerable, entrevit deux minuscules etincelles tout au bout du tunnel, legerement decalees sur un cote. Alors il leva son arme et se mit a tirer sans discontinuer. Sa combinaison emit un gazouillis et un ecran s’illumina au niveau de sa joue, signalant qu’il venait d’etre touche a la cuisse. Pourtant, il ne sentait rien. Au loin, pres des cages d’acces, le flanc du tunnel vit soudain jaillir un millier d’etincelles.
Neisin surgit pres du bord diametralement oppose et s’agenouilla en imitant Horza ; puis il se mit a arroser le tunnel avec son fusil a projectiles. Des eclairs lumineux accompagnes de fumee se manifesterent contre l’une des parois ; les ondes de choc remonterent vers eux, secouerent la cloison de plastique et firent carillonner les oreilles de Horza.
— Assez ! cria-t-il.
Il cessa de tirer et Yalson fit de meme. Neisin lacha une ultime bordee, puis s’interrompit a son tour. Horza franchit d’un bond l’ouverture et se jeta contre la paroi du tunnel, ou il s’aplatit, plus ou moins bien protege par
